Leçons pour les seniors (15)
SALLEKHANĀ
Par le juge T.K. Tukol
Pratiquer le sallekhanā c’est, pour les laïcs et les ascètes, mourir
volontairement lorsqu’ils voient que la fin de leur vie est très proche, en
raison d’un grand âge, d’une maladie incurable, d’une grande famine, de
l’attaque d’un ennemi ou d’un animal sauvage, etc. A ce moment-là, on vainc
toutes les passions et on abandonne tous les attachements terrestres en
observant des austérités comme l’abstention graduelle de nourriture et d’eau
et en méditant simultanément sur la vraie nature de Soi jusqu’à ce que l’âme
quitte le corps. Une estimation approximative du temps restant à vivre est
nécessaire afin d’adapter la nature du jeûne. Le pratiquant doit supporter
toutes les souffrances mais, s’il tombe malade ou si pour une raison
quelconque il ne peut maintenir la paix de son esprit, il doit abandonner ce
rite, s’alimenter à nouveau et reprendre ses activités.
Décider de pratiquer le sallekhanā constitue un vœu très spécial. Le principe
qui est derrière celui-ci c’est qu’une personne qui abandonne ainsi son corps,
avec la paix complète de son esprit, le calme et la patience, sans aucune
crainte de la mort, non seulement, évite l’afflux de nouveaux karmas, mais
encore, se purge des anciens agglutinés à son âme.
Le sallekhanā est aussi connu sous d’autres noms tels que samnyasa-marana,
samādhi-marana, etc.
Le laïc qui accepte de faire ce vœu avec un esprit pur abandonne l’amitié,
l’inimitié et la possessivité. Il doit oublier ses parents, ses compagnons,
ses serviteurs, ses connaissances et leur demander pardon de tous ses actes
passés déplaisants envers eux. Il lui faut se confesser honnêtement à son
précepteur de tous les péchés qu’il a commis ou qu’il a demandé à d’autres de
commettre ou qu’il a encouragé d’autres à commettre. Pendant la durée de ce
vœu il doit absolument ôter de son esprit tout chagrin, toute peur, tout
regret, toute affection, toute haine, tout préjudice, toute passion, etc.
Au début, il doit renoncer graduellement à la nourriture et ne prendre que des
liquides. Puis, il lui faut abandonner les liquides, ne boire que de l’eau
bouillie et jeûner suivant sa capacité. Il doit aussi renoncer aux passions et
aux faiblesses mentales. Il lui faut rester plongé dans la méditation sans
faire attention à son corps. Il doit aussi éviter les cinq transgressions qui
sont : 1) souhaiter que sa mort survienne un peu plus tard, 2) espérer une
mort plus rapide, 3) entretenir la peur de savoir comment il affrontera la
mort, 4) se souvenir de ses amis et de ses parents au moment de sa mort et 5)
penser qu’une récompense est assurée comme résultat de ce vœu.
Il est prescrit que, pour pratiquer ce vœu avec succès, un ascète ou un laïc
doit choisir un endroit où le gouvernement n’est pas opposé à sa
concrétisation et où les gens comprennent et respectent une telle décision.
Cela est une précaution contre les dérangements ou les oppositions de toutes
sortes durant l’observance de ce vœu. Cette précaution est nécessaire pour
assurer la paix extérieure et la tranquillité intérieure.
Il existe des directives claires et bien définies contre l’adoption du vœu de
sallekhanā sans réaliser que la mort est très proche ou imminente. Un exemple
classique est celui de l’Ācaryā Samantabhadra lui-même. Il désirait faire ce
vœu en raison de l’impossibilité de vivre en accord avec les restrictions
religieuses dont il souffrait à cause d’une maladie incurable appelée
bhasmaroga. Il alla voir son précepteur pour obtenir sa permission. Celui-ci,
avec sa connaissance intuitive, comprit qu’il allait encore vivre longtemps et
qu’il avait la possibilité d’effectuer une contribution très remarquable à la
littérature jaïne. Par conséquent, il refusa l’autorisation.
Beaucoup, cependant, confondent le sallekhanā avec le suicide, car le mot
suicide recouvre toutes les morts que l’on se donne. Le suicide consiste à se
tuer par des moyens employés par soi-même. Le mot correspondant pour le
suicide est en sanscrit « atmaghata » ou « atmahatya » (auto-destruction).
C’est normalement un malheur que l’on se fait. Son auteur est soit la victime
de la faiblesse de son esprit ou de circonstances extérieures qu’il n’est pas
capable de surmonter. A notre époque, les forces mentales et morales se sont
rapidement détériorées individuellement ou dans tout groupe social. Notre
civilisation a entraîné beaucoup de problèmes psychologiques et sociaux que
seuls les individus ayant de la force de caractère peuvent surmonter. Les
déceptions et les frustrations dans la vie personnelle, l’échec émotionnel et
sentimental dans la vie conjugale ou dans les affaires de cœur, les pertes
économiques inattendues et insupportables dans le commerce et les affaires, le
chagrin brutal et déchirant dû à la mort d’un être le plus proche et le plus
cher, l’apparition de maladies incurables ou socialement répréhensibles, le
développement soudain d’une dépression, la disgrâce ou le déshonneur publics
de soi ou de sa famille, un choc inattendu causé par l ‘échec à satisfaire une
ambition et beaucoup d’autres facteurs inhabituels peuvent être considérés,
individuellement ou cumulativement, comme des causes qui conduisent un
individu à se suicider sous l’effet d’une impulsion soudaine. Les fréquentes
répétitions de situations qui provoquent des sentiments de déception, de
dépression, des conflits émotionnels et mentaux entraînent irrésistiblement la
victime à franchir le pas horrible du suicide.
Dans le sallekhanā, on ne trouve aucun des caractères psychologiques ou
sociologiques ci-dessus, que ce soit dans l’adoption du vœu ou dans sa
concrétisation. De même, il y a de grandes différences dans l’intention, les
situations, les moyens adoptés et l’issue de l’acte ou ses conséquences.
L’unique intention de la personne, en faisant ce vœu, est spirituelle et
absolument pas matérielle. Son adoption est précédée de la purification de sa
pensée en pratiquant, pendant quelques années, la victoire sur les passions.
La personne en question désire être délivrée de l’asservissement du karma, qui
a été responsable de tous ses maux dans ce monde et du cycle de ses
renaissances dans différents états (gatis). Contrairement à l’intention
suicidaire, il n’y a pas de désir de mettre rapidement fin à sa vie par des
moyens violents ou désagréables. Il n’est pas question d’échapper à une honte
quelconque, à une frustration ou à un choc émotionnel. Il n’y a pas
d’intention de se faire du mal à soi-même ou à un membre de sa famille. Les
cas dans lesquels ce vœu peut être fait sont bien définis et uniquement avec
la permission du maître spirituel (guru).
Quels sont les moyens adoptés pour l’accomplissement de ce vœu ? Il n’y en a
pas de violents comme la pendaison, le poison, les coups de poignard, la
noyade en eau profonde ou le saut dans le vide. Il faut jeûner, suivant des
principes bien définis, en augmentant le nombre de jours et en passant de la
nourriture solide aux liquides jusqu’à renoncer à boire même de l’eau. Il faut
passer son temps à lire ou à écouter les écritures, à méditer, à faire de
l’introspection. Les ascètes et les laïcs instruits peuvent consacrer une
partie de leur temps à prêcher la religion aux fidèles qui sont présents. Il
ne faut ni hâter ni retarder la mort. Il convient qu’elle arrive de façon
naturelle en étant absorbé dans une méditation profonde avec un détachement
complet et une grande concentration intérieure.
La conséquence de la mort par sallekhanā n’est ni blessante, ni douloureuse,
parce qu’avant de faire ce vœu toutes les attaches ont été rompues avec
l’accord de tous. Sa conséquence immédiate c’est de provoquer respect et foi
dans la religion. L’atmosphère autour et sur le corps du mort fait partie des
bonnes vénérations. Il n’y a ni chagrin, ni deuil. La circonstance est traitée
comme une fête religieuse, avec des pujas, des bhajans et la récitation de
mantras. Il n’y a pas de place pour la tristesse mais pour la joie. Beaucoup
admirent les hauteurs spirituelles atteintes par le défunt, la calme et la
paix avec lesquels il a affronté la mort, l’inspiration et la dévotion que ce
grand événement a éveillées.
Certains auteurs occidentaux ont affirmé que le sallekhanā était un suicide
par privation de nourriture et de boisson. Le juge Tulok pense qu’ « ils sont
nés et ont grandi sous la philosophie religieuse qui parle du monde comme
étant la création de Dieu et que la mort par le jeûne, bien qu’en accord avec
les principes d’une ancienne philosophie religieuse qui ne reconnaît aucun
Dieu-créateur, est une autodestruction contre la volonté de Dieu. Il semblent
ne pas avoir fait attention aux divers points de différence entre le
sallekhanā et le suicide ».
Ainsi, il n’y a rien de commun entre un suicide et un sallekhanā, excepté que,
dans les deux cas, il y a la mort. Dans le cas du suicide, celle-ci est
produite par des moyens choquants, parce que du mal est fait à son propre
corps, à ses intérêts et aux sentiments de ses parents et de ses amis. Dans le
cas du sallekhanā, elle est embrassée de façon très pacifique et tranquille,
en maintenant, tout au long, la paix de l’esprit de chaque personne concernée.
Il est impossible que n’importe qui adopte ce vœu, parce qu’il exige que le
pratiquant ait la conviction inébranlable que le corps et l’âme sont séparés.
De plus, il est fait par une personne qui a purifié son corps par l’austérité,
le repentir et le pardon, qui s’est libérée elle-même de toutes les passions
et afflictions, qui a cessé d’avoir le moindre attachement pour ses amis et
ses parents et qui accueille la mort avec joie et tranquillité.