Leçons pour les seniors (18)
GUNASTHĀNAKAS
Chaque âme interne (bhāva)
peut s’élever spirituellement et atteindre la libération définitive, mais ce
sont les êtres humains qui peuvent le mieux profiter de la situation adéquate.
Si la condition humaine présente des avantages, elle a aussi des inconvénients.
Par exemple si, en tant qu’êtres humains, nous ne faisons pas attention et si
nous sommes pas opposés à l’attachement (rāga) et à la haine (dvesha), cela
peut nous éloigner fortement de la libération. L’attachement et la haine sont
comme deux mines sur notre route. Si nous n’y prenons pas garde, et si nous
marchons dessus, elles explosent, font dérailler nos attitudes physiques,
verbales ou mentales de la voie qui convient, et polluent nos âmes avec les
karmas. C’est pourquoi, nous devons apprendre, non seulement, à les détecter
et à les ignorer, mais aussi, nous devons absolument apprendre comment les
éloigner pour toujours de nous. C’est une rude tâche. En faisant cela,
certains peuvent exploser au bas de la spiritualité, mais ceux qui réussissent
peuvent atteindre le sommet, le salut. Nous devons favoriser le zèle spirituel,
contrôler et vaincre nos désirs et nos fantaisies, afin de pouvoir apprendre,
penser et nous conduire bien. Au niveau le plus bas de la spiritualité,
l’attachement et la haine sont les plus sévères, alors qu’au niveau le plus
haut ils sont complètement éradiqués. Ces différents niveaux sont appelés « gunasthānakas ».
Gunasthānaka
signifie l’étape du progrès spirituel de l’âme, en relation avec le contrôle
du mohaniya karma et des autres karmas. Il y a quatorze gunasthānakas
différents. La philosophie jaïne a expliqué les quatorze étapes de l’âme, par
différents niveaux de progrès spirituel des jīvas. Depuis un temps immémorial,
l’âme est engluée d’ajīva que l’on appelle des particules (pudgalas) de karma.
A cause de cela, elle erre dans tout l’univers sous les formes de petites
manifestations de vie (nigodas), d’oiseaux, d’animal, d’êtres infernaux
(nāraki), d’êtres humais et d’êtres célestes (devas). Lorsque les impuretés du
karma qui conduisent à l’attachement et à la haine sont minorées ou enlevées,
le progrès spirituel de l’âme commence. L’attachement et la haine sont
considérés comme des vices ou des défauts, les choses qui aident à les vaincre
sont des vertus ou des mérites. Le progrès de l’âme se réalise suivant ses
vertus et ses vices. Jusqu’à ce qu’elle devienne Arhat, elle fluctue dans ces
différentes étapes de progrès et de régression, suivant l’asservissement des
nouveaux karmas qui mûrissent et l’effacement des anciens. Pour rendre notre
tâche plus facile, les Jina nous ont donné les clefs des trois joyaux que
sont : la foi juste, la connaissance juste et la conduite juste. Si l’âme ne
croit pas à la foi juste et à la connaissance juste, mais si elle suit la
conduite juste, on dit qu’elle est dans le premier gunasthānaka, appelé mithyātva
gunasthānaka.
Les quatorze gunasthānakas sont :
1)
l’étape de la croyance fausse avec un attachement et une haine intenses
(mithyātva gunasthānaka),
2)
l’étape du goût de la vertu (sāsvādana gunasthānaka),
3)
l’étape du flottement entre croyance fausse et croyance juste (samyak-mithyadrishti
gunasthānaka),,
4)
l’étape de la foi juste sans renoncement (avirati-samyakdristhi gunasthānaka),
5)
l’étape de la foi juste avec renoncement partiel (deshavirati gunasthānaka)),
6)
l’étape du renoncement total (sarvavirati ou pramatta samyati),
7)
l’étape du renoncement total et sans négligence (apramatta samyati),
8)
l’étape des efforts extraordinaires (nivritti-badar),
9)
l’étape de l’état presque sans passion (anivritti-badar),
10)
l’étape de la cupidité faible (sūkshma sāmparāya),
11)
l’étape de la suppression des passions (upashānta kashāya),
12)
l’étape de l’absence de passion (kshīna kashāya),
13)
l’étape de l’omniscient avec des activités (sayogi kevali),
14)
l’étape de l’omniscient sans activités (ayogi kevali).
Voyons tout cela plus en détail.
1)
L’étape de la croyance fausse avec un attachement et une haine
intenses.
On dit que
quelqu’un est dans cette étape, quand il croit aussi bien le vrai que le faux
et qu’il reste occupé à mal faire, sans aucun regret. Il n’a pas de foi dans
les enseignements du Jina, ses passions sont fortes, et il se soucie du
bien-être de son corps mais pas de celui de son âme. Cette étape est appelée
la première et non l’étape zéro, parce que la perception et la connaissance de
celui qui s’y trouve ne sont pas totalement bloquées
Pour
parvenir à la libération, l’âme doit progresser de la première à la
quatorzième étape, ce qui est difficile mais pas impossible. Lorsqu’une
personne, dans la première étape, entre en contact avec quelqu’un de vertueux
ou avec les enseignements de maîtres spirituels, elle se rend compte de ses
fautes et elle veut alors faire de bonnes choses, c’est le commencement que
l’on appelle sous le nom de « yathapravrittikarana ». L’âme éprouve le besoin
urgent de purification intérieure mais, pour beaucoup, ce besoin n’est pas
assez fort pour les obliger à partir, de façon précise, dans la direction
positive. Ce besoin s’élève et redescend, comme un ballon. Peu de gens font un
changement profond pour leur purification. L’engagement fort, pour changer et
pour poursuivre dans cette voie, réduit le stock karmique en quantité, en
durée et en intensité. Comme la personne n’a pas fait ces sortes d’activités,
cela s’appelle « apūrva karana ». A ce stade, l’âme a atteint l’étape de la
brisure du nœud de la dégradation où elle supprime, ou élimine ou combine la
suppression et l’élimination du mohaniya et de l’anatānubhandi karmas et
réalise la samyaktva. Ce sont des activités dites anivritti karana (qui
calment). Spirituellement, une telle personne va de là au 4e
gunasthānaka (samyakdristi). En atteignant la samyaktva, sa libération est
garantie à un certain moment, dans le temps.
2)
L’étape du goût de la vertu.
L’âme
n’atteint pas cette étape en progressant, mais seulement en tombant de la 4e
à la première. C’est un simple passage. Ceux qui ont atteint la 4e
étape ou une étape plus haute, et qui, pour une raison quelconque, en tombent,
transitent par celle-ci, avant de redescendre à la première. Dans cette étape,
ils ont un certain souvenir de la samyaktva, mais cela dure très peu de
temps.
3)
L’étape du flottement entre croyance fausse et croyance juste.
La
situation de l’âme dans cette étape est étrange. Elle monte de la première à
la 3e,, lorsque le mishra mohaniya karma augmente. Pendant ce
temps, elle balance comme un pendule entre les vues justes et les fausses. Par
conséquent, dans cette étape, elle ne manifeste ni engouement, ni aversion,
pour les enseignements du Jina. D’habitude, dans quarente-huit minutes, soit
l’âme retombe à la première étape, soit elle va au 4e gunasthānaka,
si sa conviction reste ferme.
4)
L’étape de la foi juste sans renoncement.
En ayant
une croyance absolue dans les neufs principes fondamentaux (tattvas), le jīva
acquiert la foi juste. Lorsque l’âme atteint cette étape, elle a soit
supprimé, soit éliminé ou éliminé et supprimé les cinq mohanyia karmas que
sont le mithyatva mohaniya et les quatre annatanubandhi mohaniya karmas de la
colère (kroda), de la vanité (mana), de la tromperie (maya) et de la cupidité
(lobha). Cette étape de l’âme est appelée samyaktva. Toutefois, même si elle
est là, elle n’est pas sortie du bois, parce que, à ce stade, elle est encore
sous l’influence de l’aprattyakhana-mohaniya karma et d’autres karmas, qui
l’empêchent de faire la moindre austérité. A ce niveau, le jīva manifeste
encore modérément de la colère, de la vanité, de la tromperie et de la
cupidité. Il comprend et il pense à son âme, mais il ne peut pas s’engager à
se restreindre des vices ou des activités blâmables, ni renoncer aux choses du
monde.
La
samyakdristi jīva possède les cinq vertus suivantes : a) le calme naturel des
passions, b) la discrimination entre le bien et le mal (samvega), c) le dégoût
des plaisirs des sens (nirveda), d) la compassion et la générosité envers tout
le monde (anukampā) et e) un croyance ferme à la vérité sur l’âme et sur le
corps (āstikya).
En bref, à
cette étape, même si la personne sait ce qui est bien et ce qui est mal, elle
n’est pas capable d’avancer dans la voie de la discipline de soi et des
efforts spirituels. Une fois que le jīva atteint ce niveau, sa libération est
sûre, mais le facteur temps et le nombre de renaissances sont inconnus. Comme
l’apratyakhana mohaniya karma est soit supprimé ou éliminé ou les deux, le
jīva va à la 5e étape. Les êtres célestes peuvent seulement
s’élever jusque là.
5)
L’étape de la foi juste avec renoncement partiel.
A ce
niveau, le jīva pratique le renoncement partiel et peut faire de un à douze
petits vœux et diverses austérités, mais il est encore sous l’influence des
pratyakhana caritra mithyatva mohaniya karmas, qui l’empêchent de pratiquer le
renoncement total. Avec plus de méditation, le pratyakhana mohaniya karma est
soit supprimé, soit éliminé ou les deux, par le jīva, et celui-ci va au 6e
gunasthānaka. Certains animaux peuvent aller jusqu’au 5e. Une fois
que le jīva atteint cette étape, sa libération se produit dans un minimum de
trois vies suivantes et un maximum de quinze.
6)
L’étape de la foi juste avec renoncement total.
A cette
étape, les personnes renoncent totalement aux affaires du monde et adoptent la
voie de l’élévation spirituelle. Elles n’ont plus rien à faire de la vie
sociale ou culturelle. Ce sont des moines et des nonnes, qui pratiquent les
cinq grands vœux, mais qui sont encore sous l’influence de passions très
faibles, comme le rire, le dégoût, la peur, le chagrin etc. Cela provoque,
chez eux, quelques inattentions dans leur vie, c’est pourquoi cette étape est
aussi appelée pramatta samyati. Samyati signifie sadhū et pramatta
inattention. Cette étape et les suivantes ne peuvent être atteintes que
pendant une vie humaine. A véritablement parler, c’est celle du commencement
de la vraie vie spirituelle.
7)
L’étape du renoncement total et sans négligence.
A cette
étape, les moines et des nonnes orientent leurs pensées vers la libération.
Ils sont très concentrés et très attentifs à leur cause, se conforment
strictement aux principes de la discipline de soi, rejettent toutes les
mauvaises pensées et n’effectuent aucune action répréhensible. A la fin de
cette étape, le samyaktva mohaniya karma est soit supprimé, soit détruit, mais
non les deux.
8)
L’étape des efforts extraordinaires.
A cette
étape, des choses se produisent qui ne sont jamais arrivées ainsi :
a)
le temps de maturation des karmas est très court (sthitighata), Ils
s’en iront ainsi plus vite.
b)
l’intensité des karmas est réduite à un niveau très bas (rasghata),
c)
les karmas, dont le temps de maturation a été réduit, sont enlevés pour
mûrir même au début du processus (gunasherina),
d)
les karmas sont transformés dans le groupe opposé, par exemple les
mauvais en bons (gunasamkramana),
e)
l’asservissement des nouveaux karmas dure très peu, comparé à celui qui a lieu
d’habitude (apūrva shtitibandha).
Du fait de
ces actions extraordinaires, on appelle aussi cette étape : apūrva karana, ce
qui signifie : qui n’est jamais arrivée auparavant. Même si ces processus se
produisent dans d’autres étapes, ils n’atteignent pas cette magnitude. Cette
étape dure moins de 48 minutes (antahmuhurta).
Avec les
processus ci-dessus, l’âme est prête à se trouver dans le style suppressif (upshama)
ou dans le style destructif (kshapaka) du samyaktva mohaniya karma. Dans le
premier, le karma est supprimé, dans le second, il est détruit complètement.
S’il est supprimé, les karmas sont comme s’ils n’étaient pas là, c’est
pourquoi on ne ressent pas leurs effets, mais des situations défavorables les
poussent à faire surface et à produire leurs effets qui peuvent alors faire
redescendre l’âme à une étape plus basse que celle où elle était. Par contre,
aucun événement ne peut déclencher les karmas détruits, parce qu’ils ne sont
plus là. Par conséquent, notre but doit être le style destructif plutôt que le
style suppressif. Dans le destructif, l’âme avance mieux, sans redescendre
dans une étape plus basse. Une fois que le jīva atteint ce stade, sa
libération a lieu, soit dans la même vie ou dans les trois vies suivantes.
9)
L’étape de l’état presque sans passion.
Dans cette
étape, les passions deviennent si faibles que l’on peut dire que l’âme en est
presque exempte. Cette étape dure aussi 48 minutes. A la fin, la colère, l’ego
et l’avidité, les sanjvalana mohanyia karmas, sont soit supprimés, soit
détruits. Pendant cette étape et la suivante, l’âme qui est dans l’état
suppressif peut, en détruisant le mohanyia karma, se trouver dans l’état
destructif.
10)
L’étape de la cupidité faible.
Lorsqu’un
jīva atteint cette étape, toutes les passions sont soit supprimées, soit
détruites, à l’exception d’une petite cupidité due au sanjvalana karma. A la
fin de cette étape, cette petite cupidité est soit supprimée, soit détruite.
Si elle est supprimée, l’âme avance à la onzième étape, si elle est détruite,
elle monte à la douzième et même plus haut.
11)
L’étape de la suppression des passions.
Lorsque
l’âme atteint cette étape, toutes les sous-catégories de mohanyia karma sont
supprimées. Elle fait comme si elle n’avait ni attachement, ni haine. Aussi,
est-elle appelée, à cette étape : chhadumastha vitarāga. C’est temporaire, car
le mohanyia karma supprimé peut être poussé à réagir à quelque chose
alentours, dans une période maximum de 48 minutes. Les passions réveillées
peuvent alors faire redescendre l’âme de la onzième à la dixième étape. Si
l’âme n’est pas vigilante, elle peut même revenir à la première. Durant sa
chute, elle peut aussi se stabiliser à n’importe quelle étape et remonter en
style suppressif ou destructif. L’âme peut, dans une même vie, atteindre au
maximum deux fois le style suppressif et une fois le style destructif. L’âme
qui a atteint cette étape peut être libérée, soit dans sa vie présente, soit
dans les trois suivantes.
12)
L’étape de l’absence de passion.
Lorsque le
jīva atteint cette étape, il a détruit tout son mohaniya karma et, par
conséquent, l’âme est maintenant sans passion, comme l’attachement et la
haine. A partir de ce stade, elle est pour toujours vitaraga, dans son
véritable sens. C’est l’un de ses vrais attributs. Après avoir atteint cette
étape, bien que le jīva reste actif, il n’accumule plus de karmas, parce que
les facteurs gluants, comme l’attachement et la haine, sont absents. Ils
arrivent toujours jusqu’à l’âme, mais ils tombent immédiatement, dans une
fraction de seconde. Une fois que le jīva est arrivé à cette étape, il n’en
redescend plus, si dans les 48 minutes qui suivent il détruit les trois ghati
karmas (jnanāvaranīya, darshanāvaranīya et antarāya), et il avance à la
treizième étape. Une fois celle-ci atteinte, il obtient la libération à la fin
de sa vie actuelle.
13)
L’étape de l’omniscient avec des activités.
A ce
stade, l’âme complètement délivrée des quatre gathi karmas est appelée
omnisciente. Le jīva porte des noms différents, comme Arhat, Jina et Kevali.
On l’appelle aussi Sayogi, parce que ses activités verbales et physiques sont
encore actives. L’âme montre alors ses trois autres attributs que sont la
connaissance parfaite, la perception parfaite et le pouvoir infini. Certains
Arhats restaurent la communauté jaïne et sont appelés des Tirthankaras. Avec
quelques autres différences sur cette étape, les Shvetāmbaras croient que
l’homme et la femme peuvent tous deux l’atteindre, alors que les Digambaras
pensent que seul l’homme peut y parvenir.
Le jīva
obtient la libération à la fin de cette vie, en détruisant les quatre agathi
karmas qui restent.
14)
L’étape de l’omniscient sans activités.
L’état d’Ayogi
est le dernier avant la libération totale de l’existence dans le monde. Durant
celui-ci, le jīva détruit les quatre aghati karmas restants et l’âme arrête
toutes les activités verbales et physiques. Cette étape est très brève, elle
dure seulement le temps de dire les cinq voyelles courtes. Sitôt que ce temps
est écoulé, l’âme quitte le corps et est libérée pour toujours. Lorsque cela
se produit, on dit qu’elle a atteint le nirvana, le moksha, le salut ou la
libération. Ensuite, elle reste éternellement, dans son état de pureté, au
Siddhashila, au sommet de l’Univers.