Les enseignements de Mahavira nous ont été transmis
par ses disciples principaux (ganadharas) sous forme d’écritures
(Agamas). Celles-ci ont été compilées en douze parties séparées,
appelées « dwadashan is ». Ces douze compositions furent
reconnues acceptables par tous les adeptes. Pendant longtemps, ils les
apprirent en les mémorisant. 150 ans environs après la mort de Mahavira,
une grande sécheresse se produisit dans le nord de l’Inde qui dura douze
ans. A ce moment-là, un certain nombre de moines jaïns émigrèrent dans
le sud du pays sous la direction du maître Bhadrabahu. Lorsque la
sécheresse eut cessé, certains revinrent dans le nord. Ils observèrent
alors des inconsistances dans les rapports oraux des écritures faits par
différents moines et ils exigèrent qu’elles soient compilées par eux.
Pour cette tâche, un premier concile se tint à Pataliputra, environs 160
ans après la mort de Mahavira. Bhadrabahu, qui avait la connaissance des
douze Angas, ne participa pas à cette assemblée. Les autres
moines ne purent compiler de mémoire que les onze premiers Angas,
le douzième fut perdu Les moines du sud n’acceptèrent pas cette
compilation. Il en résulta un premier éclatement du Jaïnisme en deux
groupes majeurs : celui des Svetāmbaras et celui des Digambaras. Les
moines Svetāmbaras décidèrent de porter des robes blanches, les
Digambaras restèrent nus, comme l’avait fait et prescrit Mahavira, en
signe de détachement complet du monde.
La communauté jaïne, ainsi divisée en deux grands
groupes : Svetāmbaras et Digambaras, se subdivisa, au cours des siècles
postérieurs, en plusieurs sections majeures et mineures.
Actuellement, on relève, chez les Digambaras, trois
sections majeures : la Bisapantha, la Terapantha et la Taranapantha ou
Samaiyapantha et trois sections mineures la Gumanapantha, la Totapantha
et la Kanjipantha).
De même, il existe trois sections majeures chez les
Svetāmbaras : la Murtipujaka, les Sthanakavasis et la Terapantha Svetāmbara
distincte de la Terapantha Digambara.
Les sections majeures
Digambaras
La section Bisapantha
Les Jaïns Bisapanthis suivent des autorités
religieuses (dharma-gurus), connues sous le nom de « Bhattarakas »,
qui sont à la tête de monastères religieux (jaina mathas). Dans
leurs temples, les Bisapanthis vénèrent les statues des Tirthankaras, de
Ksetrapala, de Padmavati et d’autres déités. Ils le font avec du safran,
des fleurs, des fruits, des douceurs, des bâtons d’encens, etc.
Lorsqu’ils pratiquent ces vénérations ils restent assis sur le sol. Ils
font aussi, dans leurs temples, l’agitation de lampes (arati) sur
ou devant les statues, même la nuit, et ils distribuent les douceurs (prasada)
offertes. La Bisapantha est, d’après certains, la forme originelle de la
branche Digambara. Aujourd’hui, pratiquement tous les Jaïns Digambaras
du Maharashtra, du Karnataka et de l’Inde du sud, et un grand nombre du
Rajasthan et du Gujarat, sont des Bisapanthis.
La section Terapantha
Les Jaïns Terapanthis sont apparus dans l’Inde du
nord, en 1683 de l’ère Vikrama, en révolte contre la domination et la
conduite des Bhattarakas. Depuis, ces derniers ont perdu leur respect
dans cette partie de l’Inde. Ils continuent, néanmoins, à jouer un rôle
important en Inde du sud. Dans leurs temples, les Terapanthis installent
uniquement les statues des Tirthankaras et ils les vénèrent non avec des
fleurs, des fruits et des végétaux, considérés comme (sachitta),
mais avec du riz sacré (aksata), du santal, des amandes, des noix
de coco sèches, des dattes, etc. Ils ne pratiquent pas l’arati,
ne distribuent pas les prasadas, et ils se tiennent debout dans
les temples et non assis. Ce sont des réformateurs opposés à certaines
pratiques religieuses qu’ils considèrent comme n’étant pas vraiment
jaïnes. Ils ont réussi à ôter les Digambaras des griffes des Bhattarakas
qui n’en font qu’à leur tête. Pour cette raison, les Terapanthis
occupent une place particulière dans la branche Digambara. Ils sont les
plus nombreux dans l’Uttar Pradesh, le Rajasthan et le Madhya Pradesh.
Il convient de noter que, si le mot Terapantha
apparaît à la fois chez les Svetāmbaras et chez les Digambaras, les deux
sections sont différentes. Alors que les Terapanthis Digambaras croient
à la nudité pour les moines et à la pratique de la vénération des
statues, les Terapanthis Svetāmbaras sont tout à fait opposés aux deux.
La section
Taranapantha
Cette section tient son nom de celui son fondateur
Taranaswami (1448-1515 A.D.). Elle est aussi appelée « Samaiyapantha »
parce que ses fidèles ne vénèrent pas les statues mais les livres
sacrés (samaiya). Taranaswami est mort à Malharagarh dans
l’ancien Etat de Gwalior, dans le Madhya Pradesh, qui est devenu le lieu
principal de pèlerinage de cette section jaïne.
Les Taranapanthis rejettent totalement la vénération
des statues. Dans leurs temples, ils leur préfèrent celle des livres
sacrés. En plus de ceux des autres Digambaras, ils manifestent un culte
pour les quatorze de leur fondateur. De plus, ils donnent une grande
importance aux valeurs spirituelles et à l’étude de la littérature
sacrée. C’est pourquoi, on trouve chez eux une absence complète d’autres
pratiques religieuses. Taranaswami était aussi fermement opposé aux
distinctions de castes. De ce fait, il a ouvert largement les portes de
sa section aux Musulmans et aux gens de basses castes. Du fait de ses
positions, il ressort que Taranaswami a établi ses principes sous
l’influence directe des doctrines de l’Islam et des enseignements de
Lonkashaha, le fondateur de la section non idolâtre des Sthanakavasis
chez les Svetāmbaras. Peu nombreux, les Taranapanthis se trouvent dans
le Bundelkhand, dans la région du Malwa au Madhya Pradesh et la région
de Khandesh au Maharashtra.
Les sections
mineures Digambaras
La section
Gumanapantha
La section Gumanapantha n’est pas très importante et
l’on connaît, en fait, peu de choses sur elle. On dit qu’elle a été
créée par le Pandit Gumani Rama ou Gumani Rai qui était un fils du
Pandit Todaramal, un résident de Jaipur au Rajasthan. Pour cette
section, l’allumage de chandelles ou de lampes dans les temples est
strictement interdit car c’est à ses yeux une violation fondamentale de
la doctrine jaïne de la non-violence. Les fidèles vont seulement
contempler les statues dans les temples et ils ne leur font aucune
offrande.
Cette section est devenue célèbre sous le nom de « suddha
amnaya », c’est-à-dire de tradition pure et sacrée, parce que ses
adeptes mettent essentiellement l’accent sur la pureté de la conduite,
la discipline de soi et l’adhésion stricte aux préceptes.
La Gumanapantha est apparue au XVIIIème
siècle et elle a principalement fleuri durant ce siècle. Elle prévalait
dans plusieurs secteurs du Rajasthan et on la trouve, actuellement,
autour de Jaipur.
La section
Totapantha
La section Totapantha est apparue comme la
résultante de différences entre Bisapanthis et Terapanthis. De nombreux
efforts sincères ont été faits pour trouver un compromis entre la Bisa
(vingt) pantha et la Tera (treize) pantha. Le résultat a été la création
de la Sadhesolaha (seize et demi) pantha ou Totapantha. C’est pourquoi
ses adeptes croient pour partie aux doctrines de la Bisapantha et pour
partie à celles de la Terapantha.
Les Totapanthis sont très peu nombreux. On les
trouve dans certaines localités du Madhya Pradesh.
La section
Kanjipantha
A mentionner, enfin, la récente
section des Kanjipanthis chez les Digambaras créée par Kanjiswami et
très populaire dans les classes éduquées. Kanjiswami, un Svetāmbara
Sthanakavasi de par sa naissance, réussit à populariser largement les
vieux textes sacrés du grand ascète jaïn l’Acharya Kunda-Kunda du sud de
l’Inde. Mais, ses efforts dans l’ interprétation de ces écrits, en
donnant plus d’importance au point de vue réaliste (nischaya-naya)
qu’au point de vue pratique (vyavahara-naya), ne sont pas
approuvés par la majorité des Digambaras car les deux sont considérés
comme d’égale importance. Néanmoins, l’influence de la Kanjipantha
s’accroît continuellement. Les villes de Sonagarh dans le Gujarat et de
Jaipur dans le Rajasthan sont devenues les centres de ses diverses
activités religieuses.
Les sections Svetāmbaras
Comme les Digambaras, les Svetāmbaras se sont
subdivisés en trois sections majeures : la Murtipujaka, les
Sthanakavasis et la Terapantha.
La section
Murtipujaka
La majorité des Svetāmbaras sont des Murtipujakas,
c’est-à-dire qu’ils vénèrent les statues (murtis). Ils leurs
offrent des fleurs, des fruits, du safran, etc. et ils les ornent
toujours de riches vêtements et de bijoux.
Les ascètes de cette section couvrent leur bouche de
bandes de tissu, lorsqu’ils parlent, sinon ils les gardent dans leurs
mains. Ils demeurent dans des temples ou dans des bâtiments spécialement
réservés, connus sous le nom d’ upasrayas . Ils vont mendier
leur nourriture avec leurs bols dans les maisons des adeptes laïques et
ils mangent là où ils séjournent.
Les Murtipujakas sont aussi connus sous les noms
de : Pujeras (vénérateurs), Deravasis ou Chaityavasis ( résidents dans
des temples) et de Mandira-margis (qui vont dans des temples). On
trouve les laïcs de cette section éparpillés dans tous les grands
centres urbains de l’Inde, où ils sont dans les affaires, et plus
particulièrement concentrés dans le Gujarat.
La section
des Sthanakavasis
Ces adeptes ont pour origine une ancienne section de
réformateurs dite Lonka. Elle a été fondée en 1474 A.D. par Lonkashaha,
un riche marchand instruit de Ahmedabad. Le principe fondamental de
cette section était de ne pas pratiquer la vénération des statues. Pus
tard, un certain nombre de ses adeptes ont désapprouvé les façons de
vivre de leurs ascètes, déclarant qu’elles étaient moins strictes que
Mahavira l’aurait souhaitée. Un laïc de cette section, Viraji de Surat,
fut initié comme Yati (ascète) et très admiré pour la rigueur de sa vie.
Beaucoup de membres de cette section Lonka le rejoignirent et prirent le
nom de Sthanakavasis, ce qui signifie ceux qui ne pratiquent pas leurs
activités religieuses dans des temples mais dans des halls de prières (sthanakas).
Les Sthanakavasis sont aussi appelés : Dhundhiyas
(chercheurs) et Sadhumargis (disciples des ascètes). Mis à part le fait
principal qu’ils ne pratiquent pas la vénération des statues, les
Sthanakavasis ne différent pas beaucoup des autres Jaïns Svetāmbaras et,
de nos jours, ils se qualifient invariablement de Svetāmbaras
Sthanakavasis. Il y a, cependant, des différences avec les Murtipujakas,
dans l’observance de certaines pratiques religieuses. Ainsi, ils n’ont
pas de temples mais seulement des halls de prières (sthanakas) où
ont lieu leurs jeûnes, fêtes religieuses, discours, etc. De plus, leurs
ascètes couvrent, tout le temps, leur bouche de morceaux de tissu et
n’utilisent pas de robes jaunes ou d’autres couleurs, excepté le blanc.
De plus, ils n’admettent l’authenticité que de 31 des écritures sacrées
des Svetāmbaras. Enfin, ils ne reconnaissent pas les lieux de pèlerinage
et ne participent pas aux fêtes religieuses des Murtipujakas. On
trouve leurs laïcs dans différents centres d’affaires en Inde,
principalement au Gujarat, au Punjab, dans l’Harayana et au Rajasthan.
Il est intéressant de noter que les deux sections
qui ne vénèrent pas les statues, les Taranapanthis chez les Digambaras
et les Sthanakavasis chez les Svetāmbaras, sont apparues très tard dans
l’histoire de l’Eglise jaïne et l’on peut dire, avec assez de certitude,
que l’influence musulmane sur l’esprit religieux de l’Inde a été
grandement responsable de leur existence. Sur ce plan, S. Stevenson
observe « un effet de la conquête musulmane a été de rapprocher plus
étroitement les Jaïns vénérant les statues face aux iconoclastes. Un
autre effet a été de détourner certains de l’idolâtrie. Aucun oriental
ne pouvait entendre la protestation véhémente d’un autre oriental envers
la vénération des statues sans douter de la justesse de son point de
vue. Naturellement, c’est à Ahmedabad, la ville du Gujarat qui était le
plus sous l’influence musulmane que nous pouvons trouver les premières
traces de ces doutes. En 1474 A.D., la section Lonka, la première des
Jaïns ne vénérant pas les statues, apparut. Elle fut suivie par la
section Dhundhiya ou Sthanakavasi vers 1653 A.D. date qui coïncide, de
façon frappante, avec les mouvements Luthérien et Puritain en Europe »
(voir : The Heart of Jainism p.19).
La section
Terapantha
La section des Terapanthis est dérivée de celle des
Sthanakavasis. Elle a été fondée par Swami Bhikkanaji Maharaj. Celui-ci
était, auparavant, un moine Sthanakavasi. Il avait été initié par son
guru, l’Acharya Raghunatha, mais il eut des différends avec lui sur les
pratiques des ascètes Sthanakavasis. Lorsque celles-ci prirent un tour
sérieux, il fonda la section Terapantha, le jour de pleine lune du mois
d’Ashadha (Juin/Juillet) en 1760 A.D.
Comme l’Acharya Bhikkanaji mit l’accent sur 13
principes religieux, à savoir : les cinq grands vœux (mahavratas),
les cinq contrôles (samitis) et les trois restreintes (guptis)
sa section fut appelée Tera (signifiant treize)-pantha. Deux autres
interprétations ont, toutefois, été données à ce nom. Pour certains,
c’est parce qu’à sa fondation il n’y avait que treize moines et treize
laïcs. Pour d’autres, Tera veut dire « vôtre » et pantha signifie
« voie » ; en d’autres termes, cela signifierait « Oh ! Seigneur
Mahavira ! C’est votre voie ».
Les Terapanthis ne vénèrent pas les statues et ont
la particularité d’être sous la direction d’un Acharya unique qui est
leur chef religieux. Dans son histoire d’un peu plus de 200 ans, la
Terapantha a eu seulement une succession de 10 Acharyas, depuis son
fondateur, l’Acharya Bhikkanaji, à ce jour, avec l’Acharya Mahapragya
qui est le dixième.
Cette façon de diriger toute la Pantha par un seul
Acharya est devenue un trait caractéristique de la Terapantha et un
exemple pour les autres sections. Il est remarquable de voir que tous
les moines et toutes les nonnes de cette pantha suivent scrupuleusement
les ordres de leur Acharya, prêchent sous son autorité et pratiquent
toutes les activités religieuses suivant ses instructions. De plus, la
Terapantha observe régulièrement une grande fête, connue sous le nom de
« maryada mahotsava ». Cette fête se déroule, chaque année, le
septième jour de la moitié brillante du mois de Magha
(Janvier/Février). Tous les ascètes et tous les disciples laïques,
hommes et femmes, se réunissent à cette occasion en un lieu déterminé et
discutent ensemble des différents problèmes de la section.
Les pénitences des Terapanthis sont considérées
comme très sévères. L’habit des moines et des nonnes Terapanthis est le
même que celui des moines et des nonnes Sthanakavasis mais, il y a une
différence dans la longueur de leur (muhapatti) i.e. de la bande
de tissu blanc qu’ils portent toujours sur la bouche. Les Terapanthis ne
croient pas que la vénération des statues favorise la libération et
attachent de l’importance à la pratique de la méditation.
La section Terapantha est connue, en plus de son
organisation disciplinée sous l’autorité d’un seul Acharya, par un seul
code de conduite et une seule ligne de pensée. Ses adeptes sont
considérés comme des réformateurs car ils mettent l’accent sur la
simplicité dans la religion. Par exemple, ils ne construisent pas de
monastères pour leurs ascètes, lesquels habitent dans une partie de la
maison que les laïcs bâtissent pour eux-mêmes. Leur précédent leader
religieux, l’Acharya Tulsi, a créé l’ « Anuvrata andolana »,
c’est-à-dire, le « Mouvement du petit vœu » qui essaye d’utiliser en
Inde les doctrines spirituelles des Jaïns pour l’élévation morale des
masses.
L’apparition de la Terapantha est le dernier grand
schisme dans la section Svetāmbara et ce pantha devient populaire. Ses
adeptes sont encore limités en nombre et, bien que l’on en trouve dans
différentes villes de l’ Inde, ils sont principalement concentrés à
Bikaner, Jodhpur et dans le Mewar au Rajasthan.
Dans le Jaïnisme, les moines et les nonnes sont des
êtres qui ont volontairement renoncé à leurs vies de laïcs et aux
affaires du monde et qui ont accepté les cinq grands vœux (mahavratas)
des ascètes pour élever leurs âmes sur le plan spirituel. Ils suivent
strictement les règles établies pour eux. Les laïcs (hommes et femmes),
continuent à mener leurs vies dans le monde, mais ils doivent observer,
de façon stricte ou plus légère, douze petits vœux (anuvratas)
définis pour eux.