LES LEGS DE MAHAVIRA
CHAPITRE 3 SON INFLUENCE
Après avoir atteint l’omniscience à l’âge de quarante-deux ans, le
Tirthanka Mahavira erra dans différentes parties de l’Inde durant une
période de trente ans.. Il rencontra des gens de diverses sociétés
urbaines, rurales et tribales, et il prêcha les principes et les règles de
conduite fixées par le Jaïnisme. Sa personnalité et ses prédications
créèrent un formidable impact dans tous les esprits, spécialement chez les
opprimés. Il leur révéla non seulement la voie de la libération (le moyen
de parvenir au bonheur éternel), qui était leur but principal, mais il
leur montra, aussi, comment tous, quelles que soient leurs distinctions de
classe ou de statut, pouvaient atteindre cet objectif. La sincérité de ses
propos, ses moyens d’approche, sa méthode d’explication, sa divine parole
et ses doctrines philosophique et morale, attirèrent les gens à un tel
point qu’avec une ferme conviction de pensée, ils commencèrent à adopter
la religion jaïne comme laïcs ou comme ascètes. Le nombre d’adhérents
confirmés à la religion jaïne commença à augmenter considérablement. Ainsi,
le Tirthankara Mahavira ouvrit une ère nouvelle d’espoir et d’aspirations
chez les gens ordinaires et réussit à changer considérablement leur vie,
leur horizon et leurs valeurs. Il présenta plusieurs concepts nouveaux et
des idées qui révolutionnèrent tout le cours de leur existence. Son
influence vint de la réalisation avec succès d’un changement social et de
ses arrangements institutionnels et autres pour la perpétuation de son
nouvel ordre social. Dans le but de résoudre les problèmes urgents de
l’époque, il fit plusieurs contributions marquantes importantes au point
de vue social qui sont brièvement esquissées ici.
(I) L’établissement de l’égalité sociale
La contribution la plus significative du Tirthankara Mahavira, dans le
domaine social, a été l’établissement de l’égalité entre les quatre «
varnas » (classes) qui prévalaient alors. Il réussit en organisant son
grand nombre de fidèles dans un ordre complètement différent de l’ordre
brahmanique de la période Védique.
La société Védique était composée de quatre classes, à savoir : les
brahmanes, les kshatriyas, les vaishyas et les shudras. On disait qu’ils
venaient de la bouche, des bras, des cuisses et des pieds du Brahman, le
Créateur. Les membres prétendus être à l’origine de ces divisions, et
l’ordre dans lequel ils étaient mentionnés, indiquaient leur statut dans
la société de l’époque. Le fait que les quatre classes étaient décrites
comme d’origine divine ne pouvait pas être prise comme une indication
suffisante qu’elles avaient une longue existence et qu’elles étaient bien
définies. Non seulement elles étaient distinctes et séparées, mais elles
étaient affectées d’un esprit de rivalité entre elles. Même dans les
premiers temps Rig-Védiques, la profession brahmanique avait commencé à
s’attribuer une supériorité ou un caractère sacré pour elle-même, et nous
trouvons que des règles particulières étaient prescrites pour les
différentes classes. Ainsi, le « Shatapatha Brahmana » stipule divers
modes de titres pour les quatre classes, différents degrés de politesse,
comme « ehi », « agachchha », « adrava » et « adhava ». Le « Taittiriya
Brahmana » recommandait aux brahmanes le printemps pour la réalisation des
sacrifices, aux kshatriyas l’été, et au vaishyas l’automne. L’ « Atharva
Veda » déclarait, en termes les plus forts, que l’insulte aux brahmanes et
le vol de leur propriété étaient des pêchés et avaient des conséquences
périlleuses et ruineuses. Cette extension démesurée des prétentions et des
prérogatives de la classe sacerdotale créait naturellement des clivages
dans la société. Les kshatryas avaient une position proche de celle des
brahmanes, alors que les vaishyas et les shudras étaient, par comparaison,
négligés. Ainsi, la société Védique était complètement figée par ce
système de classes, en ce sens qu’une importance démesurée était donnée à
celle des brahmanes au détriment des autres et que personne ne pouvait
changer sa classe, qui était établie sur la base de la naissance.
Contre ces pratiques choquantes, basées sur l’acceptation de l’inégalité
et sur la vaste observance d’une discrimination sociale, le Tirthankara
Mahavira lança son attaque. Il reconnut la division de la société en
quatre classes, mais fondées sur la nature des activités effectuées par
les gens et non sur leur naissance. Il donna une totale liberté à chacun
et à tous, y compris aux femmes et aux shudras, d’observer les pratiques
religieuses prescrites sans aucune exclusive et il admit tout un chacun
dans son ordre religieux. De cette façon, il ouvrit largement les portes
du Jaïnisme et il donna une égale occasion à chacun, sans considération de
classe ou de naissance, de pratiquer la religion suivant sa capacité. Ceux
qui suivaient la religion comme laïcs étaient connus sous les noms de «
shravakas » et de « shravikas » et ceux qui observaient la religion
totalement, en abandonnant tout et en devenant des ascètes, étaient
appelés des « sadhus » et des « sadhvis ».
Après Mahavira, les Acharyas jaïns ne firent aucune distinction dans le
peuple sur la manière de suivre la religion et déclarèrent que le système
des « varnas », c’est-à-dire la division de la société en quatre classes,
était basé sur les différences dans les professions. A leur point de vue,
la naissance ne jouait aucun rôle pour déterminer la « varna » ou la
classe d’une personne particulière. En ce qui concerne la division de la
société en quatre « varnas », l’Acharya Jinasena dit (dans l’ « Adi Purana,
» parva 38,45,48) que toute l’humanité est venue à l’existence du fait du
« jati-narma-karma » et qu’elle a été divisée en quatre catégories de
brahmanes, de kshatriyas, de vaishyas et de shudras suivant les
différences dans les vocations qu’elles suivaient pour assurer leur
existence. Ceux qui observaient des vœux i.e. des injonctions religieuses
à un très grand degré, étaient connus comme des brahmanes, ceux qui
gouvernaient comme des kshatriyas, ceux qui acquéraient de la richesse par
des moyens justes des vaishyas et ceux qui se maintenaient en ayant
recours à des professions basses comme des shudras. L’Acharya Ravishena
affirme (dans son « Padma Purana » parva XI, 200,203 et 205) que ce n’est
pas la naissance, mais l’activité qui détermine la classe dans la société.
Le caractère brahmanique des meilleurs ascètes, aussi bien que des gens
ordinaires, est considéré selon leurs actes et non selon leur naissance
dans la caste brahmanique. Aucune classe ne doit être méprisée. L’action
seule conduit à une bonne prospérité. Les dieux considèrent un « chandala
» i.e. un hors-caste, comme un brahmane, s’il suit le mode de vie
religieux. Les épithètes de classes et de « chandala », appliqués à
l’humanité, sont connus dans ce monde du fait des différences dans leurs
modes de vie.
L’Acharya Amitagati aussi (dans son « Dharma Pariksha » parichchheda XVII,
24-25,31-33) n’attache aucune importance à la naissance et considère le
mode de vie comme déterminant la classe.
L’idée de différentiation de classes vient seulement des différences dans
les façons de vivre. Aucune classe n’a été établie comme la vraie ou
réelle classe brahmanique. En vérité, il y a une seule classe avec quatre
divisions, à savoir : brahmanes, kshatriyas, vaishyas et shudras et c’est
la classe des êtres humains. Ils ont ainsi été divisés à cause des
différences dans leurs façons de vivre. Les gens de bonne conduite
atteignent le ciel, même s’ils sont nés dans des familles basses, et les
gens de mauvaise conduite et de manque de contrôle vont en enfer, en dépit
du fait qu’ils sont nés dans des familles hautes. Une classe est formée en
suivant un mode de vie particulier et elle périt quand ce mode est
abandonné ; c’est pourquoi les gens sages doivent seulement respecter les
façons de vivre. Les gens qui sont bons ne doivent pas avoir d’orgueil
dans aucune classe, car cela conduit à la dégradation, mais ils doivent
observer une bonne conduite qui peut leur donner une position élevée.
Il est clair que la société, telle qu’envisagée par le Tirthankara
Mahavira et les autres Acharyas jaïns, était une société où les classes
n’étaient pas héréditaires et comme des compartiments étanches, mais où
une liberté totale était accordée aux gens d’en changer suivant leurs
aptitudes propres. La société n’était pas divisée en sections séparées
distinctes et aucune différentiation n’était faite dans le statut des
classes. Toutes étaient considérées comme des façons de vivre différentes
et la plus grande importance était attachée au caractère individuel et au
mode de conduite. Il n’y avait place pour personne de se considérer
négligé ou dégradé, car il était libre de suivre n’importe quelle
profession qu’il aimait et il pouvait observer tous les rites et toutes
les pratiques religieuses avec les autres.
Ainsi, la conception par Mahavira du système des « varnas » produisit un
impact de grande importance. Le principe d’égalité sociale entre les
classes était solidement établi et la mobilité entre elles
considérablement augmentée. Le critère de la naissance pour l’appartenance
à une classe était de cette façon supprimé. Cela eut un effet très salubre
sur les conditions des « shudras » qui étaient très déplorables en ce sens
qu’ils étaient privés d’éducation et de droits, sujets à un traitement
inhumain et assignés à la position la plus basse dans la société.
Auparavant, les « sudhras » étaient complètement méprisés en matière
religieuse et diverses restrictions étaient mises à leurs mouvements et à
leurs façons de vivre. Les enseignements du Tirthankara Mahavira leur
apportèrent un grand soulagement, car les pratiques de discrimination
sociales envers eux furent totalement bannies. Il en résulta l’apparition
d’un statut social pour les gens piétinés. Visiblement, ce fut un grand
changement dans l’attitude sociale envers les non-Aryens et les masses du
commun. Petit à petit, une forte opposition se fit jour à la continuation
de la pratique de l’esclavage sous toutes ses formes. Les sentiments de
dédain et de reproche envers eux commença aussi à disparaître.
Naturellement, les masses furent extrêmement bénéficiaires car les
pratiques de discrimination sociale furent complètement bannies et des
occasions d’améliorer leur sort leur furent données.
II ) L’indépendance de la domination des prêtres
En même temps, les enseignements de Mahavira affectèrent grandement la
position privilégiée dont jouissaient les brahmanes appartenant à la
profession de prêtres. Depuis la période Védique, les prêtres brahmanes
jouissaient d’un statut social élevé, de facilités politiques, de
concessions économiques, de facilités éducatives, d’une domination
culturelle et de privilèges religieux, à l’exclusion des autres classes.
Du fait de cette situation monopolistique, les prêtres brahmanes avaient
une position proéminente dans la société et utilisaient librement celle-ci
pour exploiter les gens dans divers domaines et spécialement en matière
religieuse, qui était de la plus haute importance pour eux. Visiblement,
les prêtres brahmanes étaient extrêmement heureux que se perpétue leur
domination sur les gens du commun et ils n’hésitaient pas pour cela à
employer tous les moyens pour les garder dans leur condition méprisée et
pour les rendre entièrement dépendants de leurs faveurs. Naturellement, le
peuple menait une vie très basse, dans une atmosphère de sévère
mécontentement et de totale frustration.
Le Tirthankara Mahavira lança une attaque ouverte puissance sur la classe
des prêtres brahmanes et sur leurs pratiques ingénieuses utilisées pour
l’exploitation excessive du peuple. En même temps, il rendit sa religion
facilement accessible aux masses, et il donna d’égales facilités à tous de
la pratiquer, quelles que soient leurs classes d’affiliation. Il offrit
une promesse sûre à tous d’atteindre la libération, le but le plus élevé
dans leur vie, en observant les règles de conduite établies par la
religion, et non plus en suivant les différentes sortes de sacrifices
réalisés par les prêtres. Cette approche pratique et éthique de la
religion, énoncée vigoureusement et efficacement par le Tirthankara
Mahavira, rendit le peuple indépendant de la domination des prêtres, créa
un sentiment de confiance en soi et attira les gens du commun. Ainsi,
l’opposition du Tirthankara Mahavira fut contre a classe des prêtres
brahmanes et les diverses tactiques employées par eux pour l’exploitation
des masses en s’arrangeant pour les garder pratiquement ignorantes et
entièrement dépendantes de leurs faveurs.
Cette forte opposition de Mahavira réduisit considérablement l’influence
et la domination exercée par la classe des prêtres. Mais il est évident
que cette opposition s’adressa à la classe des prêtres brahmanes et non à
la classe brahmanique en tant que telle. En fait, Mahavira apprécia
toujours les capacités intellectuelles des brahmanes. Il initia plusieurs
d’entre eux à la religion jaïne, admit plusieurs brahmanes érudits dans
son ordre ascétique et même nomma Indrabhuti Gautama, le maître brahmane
le plus instruit, comme son premier Ganadhara i.e. son apôtre ou disciple
principal. Il a déjà été mentionné que Mahavira donna son premier sermon
soixante-six jours après avoir atteint l’omniscience, seulement après
avoir eu les services du talentueux maître brahmane Indrabhuti Gautama,
pour l’interprétation convenable de ses prédications au peuple. De cette
façon, le Tirthankara Mahavira montra toujours du respect pour les
connaissances et l’éducation des brahmanes, mais il mena invariablement
une forte et consistante attaque contre leurs prêtres.
(III) L’émancipation des femmes
Une autre contribution de nature distinctive du Tirthankara Mahavira, sur
le plan social, a été dans la direction de l’élévation du statut des
femmes. Dans la dernière partie de la période Védique, celles-ci avaient
été pratiquement réduites au statut des « shudras ». Comme ces derniers,
elles étaient exclues du droit d’initiation et de la remise du cordon
sacré et considérées comme n’ayant pas à s’occuper des textes sacrés
religieux. Dans de nombreux passages, nous trouvons que les femmes et les
« shudras » étaient associés ensemble. Leur vue était considérée comme
défavorable et il était demandé aux gens d’éviter de voir les femmes, les
« shudras », les cadavres, etc. Ainsi, elles n’avaient pratiquement pas de
place dans la vie religieuse et comme telles elles étaient négligées et
méprisées par le peuple.
Cette basse position des femmes fut nettement changée par le Tirthankara
Mahavira, de multiples façons. Il enleva diverses restrictions qui leur
étaient imposées, spécialement dans la pratique de la religion. En fait,
il ne fit aucune distinction entre les hommes et les femmes dans
l’observance de celle-ci. Les règles de conduite prescrites pour les
hommes et les femmes furent exactement les mêmes. Les deux sexes reçurent
les mêmes facilités dans différentes matières religieuses, comme l’étude
des textes sacrés, l’observance des devoirs obligatoires, la pratique des
vœux, l’entrée dans l’ordre ascétique, la pratique de la pénitence, la
réalisation des progrès spirituels, etc. Dans l’ordre religieux du
Tirthankara Mahavira, les hommes laïcs furent appelés des « shravakas » et
les femmes laïques des « shravikas », et les deux furent tout à fait
libres d’observer leurs devoirs religieux communs et de se préparer à
adopter la vie ascétique, le moment venu. De même, une liberté totale fut
donnée aux femmes, comme aux hommes, d’entrer dans les ordres ascétiques.
Il ne fut pas interdit au sexe féminin de pratiquer l’ascétisme. Le
Tirthankara Mahavira montra toujours cette attitude d’égalité envers les
femmes et il les admit librement dans son ordre ascétique, peu importe,
pour leur admission, qu’elles soient des épouses royales, des membres de
l’aristocratie ou qu’elles aient un rang ordinaire dans la société.
Naturellement, beaucoup de femmes nobles saisirent cette opportunité
d’atteindre le salut en entrant dans l’ordre ascétique jaïn. C‘est
pourquoi, dans l’organisation religieuse du Tirthankara Mahavira, il y eut
deux ordres d’ascètes : celui des ascètes hommes ou « sadhus » et celui
des ascètes femmes ou « sadhvis ». On dit que dans l’ordre religieux
quadruple du Tirthankara Mahavira il y avait environs 14000 « sadhus »,
36.000 « sadhvis », 100.000 « shravakas » et 300.000 « shravikas ». Cela
montre que les femmes dépassaient les hommes dans les deux catégories de
laïcs et d’ascètes. C’est une indication claire que les femmes furent très
avides de tirer un grand avantage de l’opportunité qui leur était offerte
par le Tirthankara Mahavira. En fait, de nombreuses femmes des familles
royales et des proches parentes de Mahavira rejoignirent l’ordre ascétique
avec d’autres membres ordinaires. Par exemple, Chandana et Jyeshtha, les
deux jeunes sœurs de la reine Trishala, la mère de Mahavira, et Yashasvati,
la femme de leur oncle maternel entrèrent dans l’ordre ascétique de
Mahavira. Chandana assura même la position de supérieure des « sadhvis »
i.e. des nonnes. De cette façon, Mahavira réalisa l’émancipation des
femmes, en leur donnant des facilités semblables à celles des hommes pour
atteindre l’objectif le plus élevé de la vie, à savoir la libération.
Elles les employèrent au mieux et beaucoup d’entre elles se distinguèrent
comme enseignantes et comme prédicatrices.
De plus, l’indépendance religieuse donnée aux femmes eut des répercussions
dans d’autres domaines. Une égale facilité fut accordée aux femmes dans
diverses sphères d’actions sociales. Dans l’éducation, elles eurent le
même traitement que les hommes. La plus grande importance de transmettre
l’éducation aux femmes, comme aux hommes, fut réalisée dans le passé
ancien par Rishabhadeva, le premier Tirthankara, qui avait dit à ses deux
jeunes filles, Brahmi et Sundari, que « c’est seulement quand vous pourrez
vous orner de l’éducation que votre vie sera fructueuse, parce que de même
qu’un homme instruit est tenu en haute estime par les personnes éduquées,
une jeune fille éduquée occupe la plus haute position dans le monde
féminin ». Suivant la tradition jaïne, une femme doit connaître
soixante-quatre arts, comme la danse, la peinture, la musique,
l’esthétique, la médecine, la science domestique, etc. Comme résultat de
ce haut niveau d’éducation reçu par les femmes, nous trouvons, dans la
tradition jaïne, que beaucoup entrèrent dans la profession d’enseignantes
et restèrent célibataires toute leur vie pour que leurs expériences
spirituelles ne soient pas entravées. Il est rapporté, dans la tradition
jaïne, que Jayanti, une fille du roi Sahasranika de Kaushambi, resta
célibataire par amour de la religion et de la philosophie. Lorsque
Mahavira visita pour la première fois Kaushambi, elle débattit avec lui de
plusieurs questions difficiles et finalement devint une nonne. De même,
dans les périodes ultérieures de l’histoire, des femmes jaïnes non
seulement tinrent une place dans l’éducation féminine mais apportèrent
aussi des contributions originales à la littérature. Par exemple, avec les
hommes, les femmes jaïnes enrichirent la littérature kannada. Le nom le
plus grand parmi elles fut Kanti, qui, avec la grande poétesse Abhinava
Pampa, fut une des perles qui ornèrent la cour du roi Hoysala Ballal I (
1100-1106 de notre ère) dans le Karnataka. Elle fut une oratrice et une
poétesse extraordinaire qui termina les poèmes inachevés d’Abhinava Pampa
dans la cour ouverte de ce gouverneur. De même, une dame jaïne Avvaiyara,
« la vénérable matrone » fut une des poétesses les plus admirées de langue
tamoule.
(IV) L’inculcation de la confiance en soi
La contribution de nature révolutionnaire du Tirthankara Mahavira a
consisté à changer complètement l’attitude du peuple envers Dieu, en
inculquant l’esprit de confiance en soi dans l’esprit du peuple. La
croyance courante, suivant l’idéologie Védique, était que ce monde avait
été créé par Dieu et que le contrôle des événements dans ce monde était
aussi opéré par lui. Cette croyance populaire engendrait un sentiment de
dépendance divine dans l’esprit des gens, parce que ceux-ci croyaient
fermement que Dieu pouvait tout faire et défaire dans ce monde, suivant
ses souhaits. Naturellement, ce sentiment créait un sens de dépendance
complète du peuple envers Dieu, dans la conduite de leurs activités
quotidiennes et pour s’assurer le bonheur dans ce monde et dans le suivant.
Visiblement, cet esprit de dépendance envers Dieu poussait le peuple à
trouver les voies et les moyens d’obtenir en abondance ses faveurs, dans
les domaines terrestre et spirituel, et aussi d’éviter de lui déplaire, ce
qui entraînerait non seulement diverses difficultés dans le cours normal
de la vie mais aussi conduirait à un désastre total. En raison de cette
attitude, le peuple commençait à avoir une foi aveugle entière en ce Dieu
omnipotent et, pour obtenir ses faveurs, pratiquait certains rites et
rituels à cet effet. Ces rites étaient si élaborés qu’ils nécessitaient
les services de prêtres, qui étaient supposés avoir une connaissance
spéciale de ceux-ci et qui étaient spécialement autorisés à les réaliser
de la façon qui convenait. Ainsi, tout le code de conduite du peuple était
entièrement dominé par la pratique de divers rites tout le long de la vie
et par les prêtres dont l’aide et l’assistance étaient considérées comme
absolument essentielles pour agir comme intermédiaires entre le peuple et
Dieu, pour s’assurer de lui les faveurs désirées.
Le Tirthankara Mahavira manifesta une intense opposition à cette attitude
de soumission complète à Dieu par le peuple pour obtenir l’objectif final
dans la vie i.e. la libération. A cet égard, il affirma avec force que ce
monde est éternel et qu’il n’a pas été créé par un pouvoir tel que Dieu,
de même que les événements en ce monde ne sont pas contrôlés par Dieu. Il
proclama clairement que rien, ici ou ailleurs, ne dépend des faveurs de
Dieu, mais que tout dépend des actions des hommes. Il déclara avec
assurance que toutes les personnes, quelles que soient leur classe, leur
famille ou leur position, ont le droit de réaliser leur salut, leur
principal objectif dans la vie, en comptant sur eux-mêmes et par
l’observance d’un code moral de conduite et non en réalisant simplement
quelques rites, avec l’aide d’autres. A cet effet, il établit une voie de
libération consistant dans la foi juste, la connaissance juste et la
conduite juste et il invita les gens à la suivre de leur propre initiative
et efforts, sans l’aide d’aucun intermédiaire. De plus, il fit bien
comprendre au peuple la théorie du « karma », qui est basée sur le
principe de la confiance en soi. Cette doctrine explique les raisons ou
les causes qui conduisent aux effets. Il affirma que tout ce qui arrive
dans ce monde est le résultat de diverses causes antérieures. Puisque
l’âme individuelle est l’auteur des actions, elle doit en supporter tôt ou
tard les conséquences. Il n’y a pas d’autre issue que celle-là. La
responsabilité des conséquences ne peut pas être changée, ni leur
exemption accordée, par quelqu’un. L’âme doit jouir des fruits des «
karmas », dans cette vie ou dans les vies suivantes. Il n’y a pas de salut
si l’âme n’arrête pas l’influx des « karmas » et ne se débarrasse pas de
ceux existants. Cela doit être fait par ses propres efforts délibérés,
sans attendre aucune aide d’un agent extérieur, tel que Dieu. Il ne sert à
rien de demander la faveur de Dieu ou de son représentant, parce qu’ils
n’ont pas le pouvoir de déterminer les conséquences des « karmas », ni
l’autorité de pardonner les conséquences futures des actions passées.
Cette théorie du « karma » a été une partie originale et intégrale de
l’idéologie jaïne et le Tirthankara Mahavira a convaincu les gens de la
nécessité de l’adopter et de modeler leur vie entière sur son fondement.
Naturellement, il mit l’accent sur l’action individuelle et nia totalement
l’existence d’une distribution divine. Il affirma avec force que l’homme
est l’architecte de sa destinée et qu’il n’y a pas de pouvoir extérieur
qui puisse modifier les fruits de ses actions, bonnes ou mauvaises. Il
assura le peuple que l’atteinte de la libération, le principal objectif
dans la vie, est à leur portée et qu’il dépend entièrement de leurs
efforts personnels de marcher sur la voie de la libération. Ainsi, le
Tirthankara Mahavira désira que chaque individu devienne un vrai héros sur
le champ de bataille de la conquête de soi. Il inculqua un esprit de
confiance dans le peuple, à la place des sentiments de totale dépendance
de Dieu. Ce changement fondamental dans l’attitude apporta une
modification primordiale dans le cours de la vie des gens qui commencèrent
à mettre plus l’accent sur les aspects éthiques que rituels de leur
conduite.
(V) L’accent sur la non-violence
La contribution plus distinguée du Tirthankara Mahavira consiste dans sa
grande accentuation sur l’observance de l’« ahimsa » i.e. de la
non-violence aux êtres vivants, par toutes les personnes, au niveau
maximum possible. L’ « ahimsa » dans sa pleine signification a été
réalisée et prêchée par les trente-trois Tirthankaras qui ont précédé
Mahavira. En fait, la philosophie et les règles de conduite établies par
la religion jaïne ont été basées sur cette solide fondation, qui a été
étroitement et de façon consistante suivie jusqu’à sa conclusion logique.
C’est pourquoi le Jaïnisme est devenu synonyme d’ « ahimsa » et la
religion jaïne est considérée comme la religion de l’ « ahimsa ».
L’importance de ce principe de base a été puissamment réitérée par le
Tirthankara Mahavira car les pratiques de commettre la violence, sous
différents prétextes, étaient endémiques à cette époque.
Durant la période Védique, la plus grande importance était attachée à la
réalisation de sacrifices, dans le but de s’assurer les faveurs de Dieu et
d’écarter sa colère. Ces sacrifices étaient très élaborés, compliqués, et
entourés de diverses restrictions. Ils devinrent un trait régulier de la
vie religieuse du peuple. Leur caractéristique particulière c’était qu’ils
s’accompagnaient habituellement d’abattage d’animaux. Comme ces sacrifices
étaient surtout des sacrifices d’animaux, ils impliquaient la pratique de
l’ « himsa » d’une étendue considérable. Avec cette pratique, la
consommation de viande ou régime non-végétarien était extrêmement
populaire dans les différentes sections de la population. Les peuples «
rigvédiques », comprenant les brahmanes, étaient amateurs de viande et
pratiquement toutes les cérémonies importantes étaient accompagnées
d’abattage d’animaux. Des offrandes de viande étaient fréquemment faites
aux Dieux, et les adeptes, y compris les prêtres, consommaient ces
offrandes. La viande des vaches et des taureaux ne semble pas avoir été
exclue. C’était aussi une coutume de divertir un hôte distingué avec de la
viande de taureau ou de vache stérile. Aux cérémonies de mariage, des
bœufs étaient tués pour nourrir les invités. En fait, le sacrifice de
vaches et de taureaux n’était pas seulement facultatif, comme dans les cas
de l’arrivée d’un hôte et d’un mariage, mais obligatoire dans certaines
occasions et cérémonies. Aux « shradhhas » ou oblations périodiques aux
mânes, le sacrifice de vaches était recommandé, car des substances comme
le riz, le seigle, le sésame, les fruits, etc. satisfaisaient les mânes
pendant un mois, la viande de chèvres pendant six mois, alors que celle de
bœuf les satisfaisaient pendant un an. La viande était obligatoire à l’«
annaprashana » i.e. la première alimentation solide d’un enfant et à
partir de là jusqu’à la mort et la crémation, le sacrifice d’animaux était
nécessaire lors de la plupart des occasions cérémonielles de la vie.
Le Tirthankara Mahavira s’opposa vigoureusement à la consommation de
viande et à la réalisation de rites sacrificiels, en propageant le
principe d’ « ahimsa » i.e. de non-violence envers les êtres vivants. En
fait, dans toutes ses prédications, il mit invariablement l’accent sur
l’observance de l’ « ahimsa », parce que ce principe est le résultat
logique de la théorie de base métaphysique jaïne que toutes les âmes sont
potentiellement égales. Par conséquent, il affirma que puisque personne
n’aime souffrir, on ne doit pas faire aux autres ce que l’on ne veut pas
que les autres vous fassent. Comme tous les êtres vivants possèdent une
âme, le principe de non-violence fut étendu à tous les êtres vivants. Le
Tirthankara Mahavira expliqua la doctrine de l’ « ahimsa »
systématiquement et dans les plus petits détails.
Il considéra la blessure ou la violence de trois sortes : a) la violence
physique, qui couvre les faits de tuer, de blesser et de causer une
souffrance physique, b) la violence en mots considérée en usant des mots
durs, et c) la violence mentale qui implique d’avoir de mauvais sentiments
envers les autres. De plus, il dit clairement que la violence ou blessure
doit être évitée de trois façons, c’est-à-dire, ne doit pas être commise,
commissionnée ou consentie. Bien plus, parmi les cinq « vratas »
principaux, la première place fut donnée à l’observance de l’ « ahimsa ».
Enfin, le vœu de non-violence fut considéré comme le vœu principal et les
autres quatre simplement comme des détails de celui-là.
Toutes les prédications du Tirthankara Mahavira, considérant la stricte
observance, par chaque individu dans la société, du principe d’ « ahimsa »
à un niveau maximum d’étendue possible, produisit de larges effets sur le
plan social. La pratique de réaliser des rites sacrificiels, et
spécialement l’abattage d’animaux, à l’occasion des sacrifices, tomba
considérablement en désuétude. De même, la mise à mort d’animaux pour la
chasse, les sports et la décoration fut grandement réduite. De plus,
l’abattage d’animaux et d’oiseaux, en vue d’utiliser leur viande comme
forme de régime, devint petit à petit impopulaire. De cette façon, la
violence aux êtres vivants fut grandement réduite et la pratique du
végétarisme fut adoptée par de larges sections de la population, dans
différentes régions du pays. Sous ce rapport, le Dr. N.K. Dutt (dans son
livre « Origin and growth of castes in India ») observe que « le sacrifice
d’animaux avait été d’un si long standing parmi les Aryens et que tel
était le respect pour l’autorité des Vedas, qui rendaient obligatoire de
sacrifier avec des offrandes de viande, que l’abolition des sacrifices,
même de vaches, devint un très lent processus, affectant seulement une
très petite minorité, la section intellectuelle de la population, et
qu’elle n’aurait pas réussi du tout, si le Jaïnisme et le Bouddhisme
n’avaient pas accablé le pays et la masse de la population avec les
enseignements de l’ « ahimsa » et de l’inefficacité des rites sacrificiels
».
Ainsi, le Tirthankara Mahavira insista sur le fait fondamental que chaque
être vivant a une sainteté et une dignité propres et que, par conséquent,
on doit les respecter comme l’on souhaite que sa propre dignité soit
respectée par les autres. Il mit aussi l’accent de façon ferme sur le fait
que la vie est sacrée, quelles que soient les espèces, la caste, la
couleur ou la nationalité. Sur cette base, le Tirthankara Mahavira
convainquit le peuple que la pratique de l’ « ahimsa » est, à la fois, une
vertu individuelle et collective et il montra que la non-violence a une
force positive et un intérêt universel.
Comme ce principe imprègne la vie des Jaïns, leur culture se rapporte à
celle de l’ « ahimsa ». S’ils sont connus pour quelque chose, c’est pour
l’évolution de cette culture qu’ils pratiquent et propagent depuis les
temps anciens. L’antiquité et la continuité de cette culture sont surtout
dues aux incessants efforts des Acharyas i.e. des saints. Certes, les
Jaïns n’ont jamais été en grand nombre, mais ils ont eu une influence
certaine pour essayer de répandre cette culture parmi les masses. C’est
pourquoi, nous trouvons que les Etats du Gujarat et du Karnataka, qui
furent des forteresses jaïnes depuis l’origine, sont largement végétariens.
En fait, il est admis que comme résultat des activités des Jaïns, pendant
tant de nombreux siècles passés, l’ « ahimsa » forme encore le substrat du
caractère indien dans sa globalité.
(VI) L’insistance sur la tolérance
Le plaidoyer du principe de la tolérance religieuse a été la contribution
caractéristique du Tirthankara Mahavira. Lorsqu’il promulgua la religion
jaïne, il ne dévalorisa jamais les autres religions et n’essaya jamais de
prouver qu’elles étaient fausses. En fait, il exposa les doctrines de l’ «
anekantavada » i.e. des multiples aspects, et il montra qu’une chose peut
être considérée de nombreux points de vue. C’est pourquoi il recommanda
toujours au peuple de chercher la vérité de toute chose, après avoir pris
en compte plusieurs côtés ou aspects de cette chose. Cela a élargi
visiblement l’horizon des gens, car cela leur fait voir une chose sous des
angles différents. En même temps, le principe d’« anakantavada »
n’engendre pas de sentiments d’inimitié ou de haine envers les adeptes
d’autres religions, parce que l’on croit qu’elles aussi peuvent avoir
quelque vérité dans leurs points de vue. Ainsi, en énonçant le principe d’
« anekantavada », le Tirthankara Mahavira plaida celui de la tolérance et
assura qu’elle pouvait être appliquée aux activités intellectuelles,
sociales, religieuses et autres. Comme résultat, nous trouvons que l’«
anekantavada » a une grande portée sur la vie psychologique et spirituelle
de l’homme et qu’il ne se réduit pas à résoudre seulement un problème
ontologique. Ce principe a donné au philosophe la catholicité de la pensée,
en le convainquant que la vérité n’est le monopole de personne, avec des
barrières d’une religion confessionnelle. Il donne aussi à l’aspirant
religieux la vertu de tolérance intellectuelle, qui est une partie de l’ «
ahimsa ».
Les êtres humains ont une connaissance limitée et une expression
insuffisante. C’est pourquoi différentes doctrines sont insuffisantes. De
plus, elles sont des vues à sens unique de la vérité, qui ne peut pas être
dûment incluse dans des mots et des concepts. Le Jaïnisme a toujours
considéré qu’il est mauvais, sinon dangereux, de prétendre qu’une croyance
à sens unique représente la vérité. La tolérance est, par conséquent, la
caractéristique de l’idéologie jaïne, telle qu’exposée par le Tirthankara
Mahavira. Même les monarques et les généraux jaïns ont laissé à cet égard
des témoignages clairs et recommandables à leur crédit. L’histoire
politique de l’Inde ne connaît pas de cas de persécutions, de la part des
rois jaïns, même lorsque les moines et les laïcs jaïns souffraient aux
mains d’extrémistes religieux de caractère fanatique. Le Dr. B.A. Saletore
a observé très justement à ce sujet que « Le principe d’ « ahimsa » a été
partiellement responsable de la très grande contribution des Jaïns à la
culture hindoue- cela concernant la tolérance. Quoi que l’on puisse dire,
concernant la rigidité avec laquelle ils maintinrent leurs principes
religieux, et la ténacité et l’adresse avec lesquelles ils rencontrèrent
et vainquirent leurs opposants dans les débats religieux, on ne peut pas
nier que les Jaïns ont défendu le principe de tolérance plus sincèrement,
et en même temps avec plus de succès qu’aucune autre communauté, en Inde
».
(VII) L’encouragement au bien-être social
En même temps que l’insistance maximum sur la réelle observance de l’ «
ahimsa », le Tirthankara Mahavira a grandement étendu ses implications. Il
a insisté invariablement, à la fois, sur les aspects positifs et négatifs
de la non-violence. Il a plaidé fortement afin que ce concept ne soit pas
réduit seulement à son côté négatif, c’est à dire au rejet de la violence
envers les êtres vivants de différentes catégories, mais qu’il soit
constamment appliqué dans son aspect positif, c’est à dire dans la
direction de l’accroissement du bien-être de tous les êtres vivants. Il a
toujours incité chacun et tous à porter une grande attention à la
prospérité des autres, à montrer un intérêt actif au bien-être des
personnes dans le besoin et à faire des démarches pratiques pour améliorer
les conditions misérables des êtres vivants affligés, comprenant les
insectes, les oiseaux, les animaux et les humains. Cet encouragement
positif aux activités de bien-être social a été la plus utile et la plus
valable contribution du Tirthankara Mahavira à la culture indienne.
Son approche humanitaire, pour diminuer les souffrances des êtres vivants,
a été incluse dans le vœu d’ « aparigraha » i.e. d’abstention d’avidité
des possessions terrestres. Ce vœu est le cinquième des cinq principaux
qui doivent être suivis de façon régulière par tous. L’ « aparigraha »
implique d’éviter la faute de « parigraha » qui consiste à désirer plus
que ce dont on a besoin. L’accumulation même de choses nécessaires en
grand nombre, l’expression de l’admiration de la prospérité des autres,
une cupidité excessive et le changement des proportions des possessions
existantes, sont toutes des formes de « parigraha » i.e. d’attachement
terrestre. Ce vœu a pour but de mettre une limite aux biens des individus,
suivant leurs besoins et leurs désirs. C’est pourquoi, il est souvent
appelé « parigraha-parimana-vrata » i.e. le vœu de limite ses possessions
terrestres.
Le vœu de « parigraha-parinama » est remarquable, car il vise
indirectement l’égalisation sociale, en évitant pacifiquement
l’accumulation de capital entre des mains individuelles. Il recommande à
un laïc de fixer, au préalable, la limite de ses biens personnels et de ne
les dépasser en aucun cas. S’il lui arrive de gagner davantage, il doit le
distribuer en dons i.e. en actes charitables. Les meilleures formes de
charités prescrites par la religion jaïne sont : «
ahara-abhaya-bhaishajya-shastra-dana » i.e. le don de nourriture à ceux
qui ont faim et aux pauvres, le sauvetage des vies en danger, la
distribution de médicaments et la dispense de connaissance. Ces actes
charitables sont appelés « chaturvidha-dana » i.e. les quadruples dons et
il est enjoint aux laïcs qu’ils doivent faire des efforts spéciaux pour
les faire à ceux qui sont dans le besoin, sans considération de caste ou
de croyance.
Depuis les origines, les laïcs jaïns font de ces quatre dons à toutes les
personnes dans le besoin, l’un de leurs principes cardinaux. En fait,
cette aide a été étendue aussi à la protection et au bien-être des
insectes, des oiseaux et des animaux. Pour cela, les Jaïns ont créé des
hospices, des maisons de repos, des dispensaires et des institutions
éducatives, partout où ils étaient concentrés en grand nombre. Les «
anna-chhatralayas » i.e. les hospices ont été construits dans les centres
de pèlerinages et autres, pour le bénéfice des pauvres. Dans les « dharma-shalas
» i.e. les maisons de repos, des logements ont été mis à disposition, sans
aucune charge ou à des charges insignifiantes, dans les villes importantes,
les cités et les lieux de pèlerinage. Les « aushadhalayas », i.e. des
dispensaires, fournissent des médicaments gratuits aux personnes malades.
Avec les dispensaires pour les hommes, les Jaïns ont réalisé des
institutions spéciales, connues sous le nom de « pinjarapolas », pour la
protection et les soins aux animaux et aux oiseaux délaissés et affaiblis
par l’âge. Lors des époques exceptionnelles d’inondations et de famine,
ces établissements exercent diverses activités pour la protection des
animaux. Il y a rarement des villes ou des villages, au Gujarat et au
Rajasthan, sans « panjarapolas », sous une forme ou une autre.
Dans le développement de l’éducation, les Jaïns ont pris une grande part
dans celle des masses. Différents vestiges montrent qu’autrefois leurs
ascètes ont pris une large part à l’éducation des enfants, dans le sud du
pays, à savoir dans l’Andhra, le Tamil Nadu, le Karnataka et le
Maharashtra. A ce sujet, le Dr. A.S. Altekar observe, de façon exacte, (dans
son livre « Rashtrakutas and their times ») qu’avant de commencer à lire
l’alphabet, les enfants devaient rendre hommage au dieu Ganesha, en
récitant la formule « Shri Ganeshaya Namah », ce qui est naturel dans la
société hindoue, mais que, dans le Deccan, même aujourd’hui, elle doit
être suivie par la formule jaïne « Om Namah Siddham », ce qui montre que
les maîtres jaïns du Moyen-Age avaient un contrôle de l’éducation des
masses si étendu que les Hindous, qui ont continué à enseigner les enfants,
utilisent encore cette formule jaïne, même après le déclin du Jaïnisme.
Actuellement, les Jaïns maintiennent rigoureusement leur tradition, en
effectuant gratuitement ces « chaturvidha-dana », i.e. ces quatre sortes
de dons, dans toutes les parties de l’Inde. De cette façon, le legs de
Mahavira continue jusqu’à ce jour.
Ainsi, il y a une immense valeur attachée au vœu d’« aparigraha », du
point de vue social. En même temps, ce vœu a eu une grande importance, en
préparant une attitude mentale convenable envers les possessions
matérielles, en formant une vraie échelle des valeurs et en développant un
sens juste des proportions pour les possessions individuelles. Ce vœu
insiste sur le fait que l’on ne doit pas éprouver trop d’attachement pour
ses propres possessions et que l’on doit résister à toutes les tentations.
Il enseigne que l’on peut avoir des biens et des commodités pour
satisfaire ses besoins, mais que l’on ne doit pas se perdre dans la
poursuite du gain matériel. De cette manière, il insiste sur le fait que
l’on ne doit pas se laisser aller à la cupidité, à la vanité, à la luxure,
etc. Ainsi, le vœu d’ « aparigraha » inculque une attitude mentale
particulière de maîtrise de soi face aux plaisirs, de stoïcisme devant les
tentations et de détachement des choses superflues et surabondantes. Cette
attitude de pensée est peut-être plus nécessaire aujourd’hui qu’avant.