LES LEGS DE MAHAVIRA
CHAPITRE 1 LES DOCTRINES
4. La doctrine de la voie de la
libération.
A partir des principes de base de la philosophie jaïne, il est évident que
les pouvoirs inhérents à l’âme sont faussés par son association avec la
matière karmique. C’est pourquoi chaque personne se trouve dans un état
imparfait. La philosophie jaïne affirme aussi que le bonheur réel et
éternel ne sera obtenu, par une personne, que lorsque tous les « karmas »
seront ôtés de son âme et également que si un homme est imparfait
maintenant, il est tout à fait possible pour lui d’enlever les « karmas »,
par ses efforts personnels, sans l’aide d’un agent extérieur.
Le plus grand des bonheurs c’est d’échapper au cycle des naissances et des
morts et d’être une âme libérée, c’est-à-dire d’obtenir le « moksha ». Ce
monde est plein de souffrance et de trouble et il est absolument
nécessaire de parvenir au bonheur transcendantal, par une méthode sûre.
Quand le but a été fixé, une nouvelle question se pose de savoir comment
atteindre cet objectif. A cette question, le Jaïnisme a une réponse
précise. Il déclare, de façon catégorique, que « samyag-darshana » i.e. la
foi juste, « samyag-jnana » i.e. la connaissance juste et «
samyag-charitra » i.e. la conduite juste constituent ensemble la voie de
la libération. La foi juste, la connaissance juste et la conduite juste
sont appelées, dans la philosophie jaïne, « ratnatraya » ou « les trois
joyaux ». Les trois ne sont pas des voies différentes mais forment
ensemble une seule voie. Ils doivent tous les trois être présents
ensemble, pour constituer la voie de la libération. Comme l’accent est mis
sur les trois de façon égale, et comme la « moksha-marga » i.e. la voie de
la libération est impossible sans comprendre les trois, il est évident que
la philosophie jaïne n’est pas disposée à admettre que l’un d’eux, à lui
tout seul, est un moyen de salut. C’est pourquoi elle déclare avec force
que, pour atteindre la libération, tous les trois doivent être poursuivis
simultanément. Il est dit que, de même que pour soigner une maladie, la
foi dans l’efficacité d’un médicament, la connaissance de son emploi, et
sa prise effective constituent ensemble les trois choses essentielles, de
même, pour assurer l’émancipation de l’âme, la foi dans l’efficacité du
Jaïnisme, sa connaissance et sa réelle observation forment, ensemble, les
trois choses absolument indispensables.
La voie de la libération est parfois comparée à une échelle, avec les deux
montants de côté et les barreaux au centre formant les marches. Les
montants de côté, ce sont la foi juste et la connaissance juste, et les
barreaux ou marches ce sont les étapes graduelles de la conduite juste. Il
n’est possible de monter à l’échelle que si tous les trois sont solides.
L’absence de l’un d’eux rend la montée impossible. Ainsi, la poursuite
simultanée de la foi juste, de la connaissance juste et de la conduite
juste est enjointe aux adeptes. Les doctrines éthiques du Jaïnisme, à la
fois pour les laïcs et pour les ascètes, sont basées sur cette voie de la
libération, comprenant la foi juste, la connaissance juste et la conduite
juste.
(I) La foi juste :
Des « trois joyaux », la foi juste vient en premier et forme la base sur
laquelle reposent les deux autres. Il est établi que l’on doit, par tous
les moyens possibles, atteindre d’abord la foi juste ou la conviction qui
est à la base des principes fondamentaux, parce que c’est seulement par
son acquisition que la connaissance et la conduite deviennent justes. La
foi juste signifie la conviction véritable et ferme dans les sept «
tattvas » i.e. dans les principes du Jaïnisme, tels qu’ils sont et sans
aucune notion fausse. La croyance que les Tirthankaras jaïns sont les
vrais Dieux, les « sastras » jaïns, i.e. les livres sacrés, la vraie
écriture, et les saints jaïns les vrais précepteurs, est appelée la foi
juste. La possession par une personne de cette foi est toujours considérée
comme ce qu’il y a d’essentiel dans ses efforts pour atteindre la
libération. Il est assuré de façon catégorique que l’ascétisme sans la foi
est à coup sûr inférieur à la foi sans l’ascétisme et que même quelqu’un
de basse caste qui possède la foi juste peut être considéré comme un être
divin. Ainsi, la foi juste a le pas sur la connaissance et la conduite
justes, parce qu’elle agit comme un pilote guidant l’âme vers le « moksha
» i.e. la libération.
(II) La connaissance juste :
En atteignant la foi juste il est considéré comme désirable de s’efforcer
d’obtenir la connaissance juste. Bien que la foi juste et la connaissance
juste soient contemporaines, il y a une relation claire de cause à effet
entre elles, exactement comme entre une lampe et sa lumière. La
connaissance juste est la connaissance qui révèle la nature des choses, ni
de façon insuffisante, ni exagérée, ni fausse, mais exactement comme elle
est et cela avec certitude. Cette connaissance doit être exempte de doute,
d’erreur et d’imprécision. Le Jaïnisme insiste sur le fait que la
connaissance juste ne peut pas être atteinte tant que la croyance dans
tout ce qui est à son opposé (i.e. la connaissance fausse) n’est pas
bannie.
(III) La conduite juste :
La conduite juste comprend les règles de discipline qui maîtrisent tous
les mouvements de la parole, du corps et de la pensée, qui affaiblissent
et détruisent toute activité liée aux passions et qui conduisent au
non-attachement et à la pureté. La conduite juste présuppose la présence
de la connaissance juste qui, elle-même, présuppose la foi juste. Par
conséquent, il est enjoint aux personnes qui ont atteint la foi juste et
la connaissance juste d’observer les règles de la conduite juste, car la
destruction de la matière karmique ne peut être réalisée qu’au moyen de la
conduite juste.
La conduite juste est de deux sortes, à savoir : « sakala-charitra » i.e.
la conduite parfaite ou sans réserve et « vikala-charitra » i.e. la
conduite imparfaite ou avec des réserves. La conduite parfaite est celle
observée par les ascètes, qui ont renoncé aux attaches avec le monde, et
la conduite imparfaite celle des laïcs encore empêtrés dans le monde.