LE SAMAYASĀRA
Chapitre 3
KARTĀ ET KARMA – L’ACTEUR ET L’ACTION
Aussi longtemps que l’âme (jīva) ne reconnaîtra pas que les entités, ātmā
et āshrava - le Soi et l’afflux karmique - sont absolument différents l’un
de l’autre, elle restera dénuée de connaissance et elle s’identifiera aux
très basses émotions de la colère, etc.
Le jīva qui se permet ainsi la colère, etc. aura seulement un afflux accru
de karma et finalement aboutira à l’asservissement karmique. Cela a été
vraiment déclaré par l’Omniscient.
Dès que la différence absolue entre l’ātmā et l’āshrava est reconnue par
le jīva l’asservissement cesse d’être.
Sachant que les āshravas sont impurs, de nature contraire au Soi, et la
cause de la souffrance, l’âme s’en abstient.
Je suis vraiment un, pur, sans le sens de la propriété ou du « c’est
mien » et rempli de connaissance et de perception complètes. Restant
fermement dans la vraie conscience d’un tel Soi, je conduirai tous les
āshravas, tels que la colère, etc. à la destruction.
Sachant que, liés comme ils le sont à l’âme, ils sont non-permanents,
évanescents, non-protégés, souffrance dans leur nature et aussi par leurs
fruits dans le futur, le Soi s’en abstient.
Le Soi ne produit aucune modification dans la matière karmique et non plus
dans la matière non-karmique. Celui qui comprend cela est le vrai
Connaisseur.
Les karmas matériels sont de diverses sortes. Dans le processus de leur
connaissance, le Connaisseur ne se manifeste pas en eux, ne s’identifie
pas à eux et ne provoque pas l’apparition de modifications de substance
étrangère.
Les modifications dans le Soi (comme résultat de l’influence karmique)
sont de diverses sortes. Dans le processus de leur connaissance, le
Connaisseur ne se manifeste pas en elles, ne s’identifie pas à elles et ne
provoque pas l’apparition de modifications d’une substance étrangère.
Les fruits (plaisants et déplaisants) des matières karmiques sont
réellement infinis. Dans le processus de leur connaissance, le Connaisseur
ne se manifeste pas en eux, n’est pas identifié avec eux et ne provoque
pas l’apparition de modifications de substance étrangère.
De la même manière, la matière se manifeste aussi dans des modifications
matérielles caractéristiques. En réalité, elle ne se manifeste pas en
elles, elle n’est pas identique à elles et elle ne provoque pas
l’apparition de modifications dans (le jīva) d’ une substance de nature
étrangère.
Conditionnées par les modifications du jīva, les particules matérielles se
modifient en karmas. De même, conditionné par les matières karmiques, le
jīva subit des modifications.
Le jīva ne produit pas de changements dans les qualités des karmas, ni les
karmas dans les qualités du jīva. Les modifications de ces deux, sachez-le,
sont le résultat de l’un conditionnant l’autre comme cause instrumentale (nimitta
kārana).
Pour cette vraie raison, le Soi est la cause substantielle de ses propres
modifications (à la fois pures et impures) mais ce n’est la cause
substantielle d’aucune des modifications de la matière karmique.
Ainsi, du point de vue réel, le Soi produit seulement son propre Soi.
Sachez encore que le Soi jouit de son propre Soi.
Mais, du point de vue vyavahāra, le Soi produit différentes sortes de
modifications karmiques dans la matière. De même, le Soi bénéficie des
différents fruits des matières karmiques.
Si l’Ātmā (le Soi) produit ces matières karmiques en opérant comme cause
substantielle (upādāna kartā) et jouit de leurs conséquences, de la même
manière, cela conduit à la doctrine d’une seule cause qui produit
différents effets, doctrine qui entre en conflit avec la foi jaïne.
Parce qu’ils affirment que les modifications du Soi, de même que celles de
la matière, sont les effets du même identique Ātmā ou Soi (opérant comme
cause upādāna), ceux qui croient à cette doctrine de causalité (qui
provient des effets en conflit de la même source) sont dits avoir une foi
erronée.
La foi erronée est de deux sortes. L’une concerne le jīva ou le Soi et
l’autre l’ajīva ou le sans âme. De même, les modes suivants sont aussi de
deux sortes : l’ignorance, la non-discipline, le yoga (de la pensée, de la
parole et de l’action), l’illusion, la colère, etc.
Etant de la nature de la matière karmique, la foi erronée, le yoga (de la
pensée, de la parole et de l’action), le manque de discipline et
l’ignorance appartiennent à l’ajīva - au non–âme. Étant de la nature du
Soi (upayoga), l’ignorance, le manque de discipline, la foi erronée
appartiennent à l’âme.
Le Soi de la nature de l’upayoga (pensée et perception pures) associé à
l’illusion, depuis une éternité sans commencement, subit trois sortes de
modifications différentes qui le corrompent. Qu’il soit compris que ces
trois modifications sont la foi, la connaissance et la conduite mauvaises.
Le Soi de la nature de l’upayoga, en lui-même pur et sans défaut,
lorsqu’il est influencé par ces trois formes différentes de matières
karmiques, opérant comme cause nimitta, subit en conséquence trois
modifications impures différentes par lesquelles, dans une forme impure,
il apparaît comme upādāna (ou cause substantielle).
Quelles que soient les modifications impures que le Soi engendre (en
abandonnant sa propre nature pure), par ces modifications il devient le
kartā ou l’agent. Ces modifications psychiques impures, agissant comme
cause instrumentale, la matière engendre de son propre gré les
modifications karmiques correspondantes.
Le Soi ignorant, qui fait le non-soi Soi et le Soi non-soi, devient le
kartā ou l’agent causal des divers karmas.
Le Soi intelligent, qui ne fait pas le non-soi le Soi et le Soi le non-soi,
ne devient pas le kartā ou l’agent causal des divers karmas.
Ainsi, le Soi dont la nature est upayoga, se manifestant (conditionné par
les pratyayas karmiques correspondantes) dans trois formes impures
différentes(de la foi fausse, de la connaissance fausse et de la conduite
fausse), produit la fausse identité du Soi avec des émotions impures,
telle que « Je suis en colère ». Il devient l’upādāna kartā ou l’agent
causal des expériences impures de cet ego empirique.
Ainsi, le Soi dont la nature est upayoga se manifestant (conditionné par
les pratyayas karmiques correspondantes) dans trois formes impures
différentes (de la foi fausse, de la connaissance fausse et de la conduite
fausse), produit la fausse identité du Soi avec des objets extérieurs,
telle que « Je suis dharmāstikāyak (principe du mouvement ». Il devient
l’upādāna kartā ou l’agent causal des expériences impures de cet ego
empirique.
Ainsi, une personne de faible intelligence (bahir ātman) prend des choses
autres pour le Soi et par une véritable ignorance prend aussi le Soi pour
des choses autres.
Le Soi, du fait de l’ignorance, apparaît comme l’agent des divers karmas.
C’est ainsi déclaré par ceux qui connaissent la réalité. Quiconque
comprend cette vérité abandonne toute agence causale (relative à d’autres
choses).
Du point de vue vyavahāra, le Soi construit des objets externes comme un
pot, un vêtement et un char. De la même manière, il construit en lui-même
les divers types d’organes des sens, les matières karmiques et les
matières non-karmiques (qui font le corps).
Si le Soi était en réalité le producteur (comme upādāna kartā ou cause
substantielle) de ces autres substances, il devrait être alors de la même
nature ; comme il ne l’est pas, il ne peut pas être leur auteur.
Le Soi, même comme cause instrumentale (nimitta kartā) ne fait pas
directement un pot, un vêtement ou d’autres choses ; ils sont produits par
le yoga et l’upayoga opérant comme la cause instrumentale (nimitta kartā)
dont il est la cause.
Les modifications matérielles qui deviennent le karma qui obscurcit la
connaissance (jñānā-varana karma), le Soi ne les fait pas. Celui qui sait
cela est le Connaisseur.
De toute disposition psychique, bonne ou mauvaise, que le Soi produit il
en est vraiment la cause (substantielle). Cette disposition devient son
karma ou action et le Soi jouit de ses fruits.
Quelle que soit la qualité essentielle d’une substance particulière, elle
ne peut pas être transférée à une autre substance de nature différente.
Ainsi, n’étant pas transférable, comment la qualité d’une substance se
manifeste t’elle comme la qualité d’une autre substance ?
Le Soi n’influence pas la substance ou les qualités du karma qui sont de
nature matérielle. Ainsi, étant incapable d’influencer ces deux (aspects)
des karmas, comment peut-il être leur agent causal substantiel (upādāna
kartā) ?
Quand on a compris que, alors que le Soi reste comme le terrain, la
modification de l’asservissement karmique apparaît (comme conséquence), on
dit, de façon figurée, que les karmas sont produits par le Soi.
Lorsqu’une guerre est faite par des guerriers, les gens ordinaires disent,
du point de vue pratique, que le roi est engagé dans une guerre. De même,
on dit que le jñānāvaranīya karma, etc., est produit par le jīva ( le Soi
).
On dit, du point de vue pratique, que le Soi produit, forme, agglutine,
modifie et assimile la matière (karmique).
De même, lorsqu’ on dit, du point de vue pratique, qu’un roi est le
producteur du vice ou de la vertu (dans ses sujets), de même aussi, du
point de vue pratique, on dit que le Soi est le producteur de la matière
karmique et de ses propriétés.
Les états karmiques généraux (pratyayas) sont à l’origine au nombre de
quatre. On dit que ce sont les agents immédiats de l’apport de
l’asservissement karmique. On doit comprendre qu’il s’agit de la foi
fausse, du manque de discipline, des grosses émotions et du yoga ou de la
structure psycho-physique conditionnant la pensée, la parole et l’action.
Treize subdivisions de ces pratyayas, de niveau secondaire, (basées sur
les āshravas) sont mentionnées. Ce sont les divers gunasthānas (étapes du
progrès spirituel) commençant par le mauvais connaisseur (mithyādristi) et
finissant par l’être parfait (sayogi kevali) avec encore le yoga ou la
structure psycho-physique) conditionnant l’exercice de sa pensée, de sa
parole et de son action .
Ces étapes, apportées par les états subsidiaires (uttara pratyayas), sont
vraiment non-conscientes (acetana), parce qu’elles sont dues à la
manifestation des karmas matériels ; si elles sont vraiment les conditions
causales immédiates produisant les karmas, le Soi ne peut pas alors jouir
de leurs fruits.
Comme ces étapes, appelées les gunasthānas, produisent les karmas, le Soi
n’en est pas l’auteur. Ce sont seulement les étapes, appelées gunasthānas,
qui produisent les karmas.
Si la colère n’est pas différente du Soi, comme upayoga, alors elle doit
engendrer l’identité du Soi avec le non-soi.
Si les pratyayas ou les états karmiques, les karmas (les modifications
karmiques) et les non-karmas (les particules qui édifient le corps) sont
identiques au Soi (sous une forme non qualifiée) cela conduit à la
conclusion fausse que tout ce qui est Soi est en réalité non-soi.
Et si vous (convenez que ) la colère est une chose et que le Soi conscient
est une chose totalement différente, alors comme la colère, les pratyayas
(les états), les karmas (les modifications karmiques) et les non-karmas
(les particules qui édifient le corps) doivent être aussi admis comme
différents (du Soi conscient).
Si la matière, sous forme de karmas, n’est pas de son plein gré attachée
au Soi, ni si elle n’évolue pas d’elle-même en modes de karma, elle
devient alors immuable.
Si les molécules karmiques primaires ne se transforment pas en divers
modes karmiques (associés au jīva), cela conduit alors à la non-existence
du samsāra dans le cas du système Sāmkhya.
Si vous affirmez que c’est le Soi qui transforme les molécules primaires
karmiques en divers modes karmiques, comment est-il alors possible au Soi,
qui est une entité cetana, de causer la transformation d’une chose qui est
par nature non-transformable ?
Il s’en suit alors que la matière se transforme d’elle-même en différents
modes de karmas. En conséquence, il est faux d’affirmer que le jīva
provoque cette transformation en modes karmiques.
Les molécules karmiques primaires, qui se transforment en différents modes
karmiques, sont en réalité matérielles par nature. Sachez alors que les
modifications karmiques, telles que les karmas qui obscurcissent la
connaissance (jñānāvaranīya karmas) etc. sont aussi de nature semblable.
Si, d’après votre vue, le Soi n’est pas par lui-même asservi par les
karmas et n’a pas de modifications émotionnelles, comme la colère, etc. il
doit alors rester par nature sans manifestation.
Si le Soi ne subit pas à son gré de modifications émotionnelles, telles
que la colère, etc. alors la vie empirique ou samsāra cesserait d’être.
Cela aurait lieu du point de vue Samkhya.
Si vous affirmez que c’est la matière karmique qui, par son propre pouvoir,
cause des modifications émotionnelles dans le Soi, telles que la colère,
etc. alors comment est-il possible pour la matière de produire une
modification dans le Soi qui est par nature incapable de manifestation ?
Si vous croyez que le Soi, sans aucune influence extérieure, subit des
modifications émotionnelles, telles que la colère, etc. alors, Oh,
disciple ! votre affirmation, selon laquelle la matière karmique de la
colère produit dans le Soi l’émotion de la colère, devient fausse.
Le Soi, en association avec l’état matériel karmique de la colère a
l’émotion de la colère, de l’orgueil l’émotion de l’orgueil, de la
tromperie l’émotion de la tromperie, de la cupidité l’émotion de la
cupidité.
Dans n’importe quel mode que le Soi se manifeste, il est l’agent
substantiel (upādāna kartā) de ce mode. Si l’agent qui se manifeste est le
Soi avec la connaissance juste, le mode correspondant sera de même nature
i.e. la connaissance juste. Si le Soi qui se manifeste a la connaissance
fausse, le mode correspondant sera, dans ce cas, la connaissance fausse.
Le Soi ignorant sa vraie nature se manifeste sous la forme de connaissance
fausse et par cette connaissance fausse fait des karmas. Mais, le Soi
conscient de sa vraie nature a la manifestation de la connaissance juste
et, du fait de cette connaissance juste, ne fait aucun karma.
Si la connaissance juste seule peut produire le mode ou la disposition de
la connaissance juste, il s’en suit alors que chaque manifestation du Soi
connaissant sa vraie nature doit être de la nature de la connaissance
juste.
Si la connaissance fausse seule peut produire le mode ou la nature de la
connaissance fausse, il s’en suit que chaque manifestation du Soi ignorant
sa vraie nature doit être de la nature de la connaissance fausse.
130 et 131. De l’or seul, les ornements en or, comme les pendants
d’oreilles, etc. peuvent être produits, et du fer seul, les chaînes en fer,
etc. peuvent être produites. De la même manière, toutes les modifications
du Soi qui connaît doivent être de la nature de la connaissance juste,
tandis que les différentes modifications du Soi ignorant de sa vraie
nature devraient être de la nature de la connaissance fausse.
132 à 136. Sachez que, s’il y a dans le Soi la connaissance de choses qui
ne sont pas réelles, c’est dû à l’opération de l’ignorance (des matières
karmiques interférant avec la connaissance juste) ; l’absence de croyance
aux réalités est due à l’opération du mithyātva karma ; l’activité
cognitive impure du Soi est due à la montée des kasāya karmas (qui
souillent l’âme), l’indiscipline du Soi est due à la montée du karma qui
pervertit la conduite ; la tendance à agir par la pensée, la parole et
l’action est due à l’essor du yoga (ou de la structure psycho-physique).
Sachez que tout ce qui doit être fait est bon et que tout ce qui doit être
évité est mauvais. Ainsi, conditionné par les matières karmiques primaires,
les huit sortes de dispositions psychiques karmiques sont produites,
telles que jñānavaranīya (qui obscurcit la connaissance). Et alors, quand
les huit sortes de matières karmiques agglutinées au Soi commencent à
opérer, il se produit en lui les dispositions psychiques correspondantes
dont il est l’agent causal.
137 et 138. Si l’attachement et les autres émotions sont réellement
produits par le Soi et les karmas co-opérant ensemble comme conditions
causales upādāna, alors les deux, le Soi et la matière karmique, sont
capables d’apparaître sous la forme du mode psychique de l’attachement. Si
le Soi se manifestant de lui-même est capable de produire l’attachement et
les autres modifications psychiques, alors il doit s’en suivre que, même
le Soi pur, sans l’influence des matières karmiques, doit être capable de
se manifester dans des formes impures de modes psychiques, telles que
l’attachement.
139 et 140. Si les modes dravya karmiques sont réellement produits par la
matière, en co-opération avec le jīva comme condition upādāna, alors la
matière et le Soi deviennent tous deux dravya karmas ( matière). Si la
matière, se manifestant par elle-même, est capable de produire des modes
karmiques sans l’influence du Soi, alors toute matière, en tant que telle,
doit être capable de se manifester comme modes karmiques.
141. Du point de vue vyavahāra, on dit que les karmas se lient au Soi au
contact avec lui ; mais, du point de vue pur (absolu), les karmas ne se
lient pas et ne sont pas en contact avec le Soi. Ainsi, des différents
points de vue, on dit que le Soi est soit asservi, soit libre, suivant
qu’il est associé aux upādhis ou qu’il en est exempt.
142. Que le Soi est asservi par les karmas ou qu’il ne le soit pas sont
des affirmations faites de points de vue différents. Mais, l’essence du
Soi transcende ces aspects ; c’est dit ainsi.
143. C’est le Soi, dont l’attention est intérieurement dirigée sur
lui-même, qui connaît réellement les deux natures, pure et impure, qui
sont décrites par les deux points de vue (réel et pratique). Mais, le Soi
transcendantal, qui est au-delà de ces points de vue, ne les connaît pas.
144. Que le Soi est réellement caractérisé par la perception juste et la
connaissance juste est une assertion (faite par ceux qui adoptent les
différents points de vue) et il est dit que ce qui transcende tous les
points de vue c’est le Soi pur dans son essence (samayasāra).